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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
« C'est là l'union que j'ai désirée toute ma vie et que j'ai...
« C'est là l'union que j'ai désirée toute ma vie et que j'ai toujours demandée à Notre-Seigneur. C'est aussi celle qui est la plus facile à reconnaître et la plus assurée. Mais, hélas ! qu'il est peu de personnes qui y arrivent et que l'on se trompe lorsqu'on croit qu'en évitant d'offenser Dieu, et qu'en vivant dans l'état religieux, on a satisfait à tout... Dieu ne nous demande que deux choses : l'une de l'aimer, et l'autre d'aimer notre prochain. C'est donc à cela que nous avons à travailler ; en les accomplissant fidèlement, nous ferons sa volonté et nous serons unies à lui... La marque la plus assurée pour savoir si nous pratiquons fidèlement ces deux choses, c'est, à mon avis, d'avoir un amour sincère et véritable pour notre prochain. Car nous ne pouvons certainement connaître jusqu'où va notre amour pour Dieu, quoiqu'il y ait de grands indices pour en juger : mais nous voyons beaucoup plus clair en ce qui regarde l'amour du prochain... Il nous importe donc extrêmement de bien considérer quelle est la disposition de notre âme, et quelle est notre conduite extérieure à l'égard du prochain. Si tout est parfait dans l'une et dans l'autre, alors nous pouvons être en assurance ; car vu la dépravation de notre nature, nous ne pourrions jamais aimer parfaitement le prochain, s'il n'y avait en nous un grand amour de Dieu. » (Château intérieur, 5ème demeure, c. III)
On ne saurait rien ajouter à une doctrine si excellente, si juste et si pratique. Toutefois nous remarquerons en passant que l'union à Dieu par la voie infuse reçoit toute son excellence de cette même fin à laquelle on arrive par la voie ordinaire, « puisque, dit sainte Thérèse, ce que cette union a de meilleur, c'est qu'elle procède de celle dont je parle maintenant. » En effet l'union avec Dieu ne peut être réelle que dans la conformité à la volonté divine. Saint Bernard a aussi une admirable parole pour exprimer ces deux voies : Caritas in opere mandatur ad meritum : caritas in affectu datur in praemium. « La charité dans les actes est nécessaire pour les rendre méritoires : le sentiment de la charité est donné comme récompense. » (Sermon I sur le Cantique)
L'excellence de la voie commune pour parvenir à l'union avec Dieu consiste donc en ce qu'elle est assurée, toujours à notre portée ; par elle on peut atteindre la charité parfaite, et l'acquérir pleinement.
Cependant il n'y a là encore qu'un côté de la vérité, et il importe grandement d'avoir les deux aspects pour juger sainement de la vie unitive. Il est certain que de nombreux passages des Écritures louent et commandent même la recherche de la charité parfaite, et que nulle part le ciel n'est promis à la voie contemplative, ainsi que le disait déjà saint Grégoire : Sine contemplativa vita possunt intrare ad caelesem patriam qui bona quae possunt operari non negligunt : sine activa autem intrare non possunt, si negligunt bona operari quae possunt . « On peut, en opérant le bien qui est en son pouvoir, entrer dans la patrie céleste, sans avoir mené la vie contemplative; mais on ne peut pas y entrer, si on néglige de faire le bien qui est possible». (L. I Homélie sur Ezéch.)
Toutefois, bien que la perfection de la charité soit promise à la vie active et à la vie contemplative, Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant prononcé en faveur de celle-ci, elle garde sa prérogative. En effet, dans le texte qui lui confère un véritable titre de noblesse, Notre-Seigneur attribue l'excellence non seulement au but qui est la vie unitive, mais encore aux moyens, puisqu'il parle nettement du choix de Marie. Ce choix ne peut porter que sur les exercices de la vie contemplative qui sont la matière d'un tel choix. Le Seigneur semble ensuite encourager cette option, lorsqu'il dit : non auferétur ab ea. – elle ne lui sera pas enlevée (Lc 10,42).
Ne peut-on pas commenter cette parole, en disant que ceux qui embrasseront généreusement et volontairement les exercices de la vie contemplative, en ne négligeant rien de ce qui assure en nous la conformité à la volonté divine, obtiendront de la gratuite bonté de Dieu tous les biens qu'ils ont pu légitimement désirer en choisissant la part de Marie ? Il est donc conforme à l'Évangile de constater que dans deux âmes où la perfection de la charité est égale, celle qui arrive à l'union par la voie contemplative a de précieux avantages.
Le premier est que l'âme connaît et possède Dieu d'une manière plus élevée. L'intelligence et la volonté produisent leurs plus nobles actes d'une manière qui n'est pas ordinaire, par une motion spéciale des dons du Saint-Esprit, en sorte que l'âme paraît non seulement débarrassée des choses de la terre, mais même de leurs idées. L'union est plus intime, plus suave, plus joyeuse, quoiqu'elle ne soit pas plus méritoire. Le second avantage est que Dieu y donne à l'âme humaine comme un avant-goût de la béatitude et une sorte d'expérience des biens futurs.
Si pour éclairer les idées il est nécessaire de distinguer ainsi entre les deux voies qui conduisent à l'union avec Dieu, nous reconnaissons qu'il est bien rare et même impossible d'admettre dans la pratique que les âmes, fidèles à Dieu jusqu'à parcourir la voie de conformité parfaite à la volonté divine, demeurent frustrées de toutes les grâces de l'autre voie. Par le fait, les deux éléments se confondent ; et si l'un peut dominer sur l'autre et paraître l'emporter, il est autant inadmissible de supposer qu'on puisse arriver à l'union divine par l'action seule, qu'il serait impossible d'y prétendre par la contemplation sans y joindre la pratique des vertus. Dès que la charité atteint certaines proportions dans l'âme, elle lui obtient des grâces spéciales et infuses.