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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Il y a encore des épreuves d'un autre ordre qui, tout en ne ...
Il y a encore des épreuves d'un autre ordre qui, tout en ne venant pas de l'extérieur, ne sont pourtant pas encore les épreuves intérieures dont nous voulons parler. Ce sont les ennuis qui résultent pour nous de nos infirmités physiques, morales ou intellectuelles. Telle personne est portée à l'impatience par suite d'un tempérament bouillant, ou à la tristesse par une certaine mélancolie naturelle. Il y a là une source d'épreuves que la fidélité à Dieu peut sanctifier et rendre méritoires. Ainsi en est-il de certains défauts, comme la maladresse, la lenteur ou autres semblables qui peuvent faire recueillir un immense profit à une âme humble, généreuse et parfaitement résignée à recevoir tout de la main de Dieu, confessant que rien ne lui est dû.
Nos imperfections elles-mêmes nous sont un sujet de souffrance, mais aussi un moyen de réforme et de correction, quand nous ne gardons pas d'attache à ces défauts. On prétend que la piqûre du frelon, qui est si douloureuse, se guérit immédiatement si l'on peut tuer l'insecte et l'écraser sur la plaie ; il porte en lui un contre-poison qui est aussitôt appliqué. C'est par un procédé semblable qu'une personne d'une susceptibilité très grande tue le frelon dans la plaie et la guérit par cela même qui devait l'envenimer, si elle ne se sert de cette disposition que pour y trouver l'occasion d'actes fréquents d'humilité. Une autre aime son bien-être et sera fort délicate ou dans la nourriture, ou dans le soin extérieur de sa personne ; mais elle se réduit généreusement à la vie commune : son imperfection naturelle n'est qu'une occasion de victoires et de mérites.
Nous dirons la même chose des infirmités intellectuelles. On souffre d'avoir peu de mémoire, peu d'intelligence, peu de facilité pour l'étude ; mais on se résigne doucement et humblement à être inférieur aux autres, parce que c'est la volonté de Dieu : là encore se trouve une matière abondante de sanctification, en même temps qu'un excellent moyen de couper court à bien des illusions. D'ailleurs, un fait que l'expérience et la lumière divine montrent clairement, c'est que Dieu nous choisit toujours la vie qui nous est le plus profitable. Dans toutes les choses qui sont indépendantes de notre volonté, pourquoi dire : « Si j'étais en tel lieu, je garderais mieux le recueillement... Si je n'avais pas telle occupation, je serais plus charitable... Sans cet obstacle, je serais plus humble. » Tous ces souhaits, et beaucoup d'autres semblables, ne sont que de vains rêves, et un procédé pour abriter le peu de fidélité que l'on a par le mirage de celle qu'on aurait, si les circonstances nous servaient davantage à notre gré.
Les épreuves spéciales dont nous voulons parler principalement ici ont un autre caractère ; il est très important de le bien saisir. Celui qui veut mener une vie vraiment spirituelle pour obtenir l'union avec Dieu dès ce monde, se place par ses aspirations plus hautes, par ses ambitions plus élevées, sur un terrain nouveau. Il y a chez lui quelque chose de la démarche des fils de Zébédée, qui pressaient leur mère de demander au Seigneur pour eux une place particulière dans son royaume. Notre-Seigneur en leur répondant : Nescítis quid petátis.- Vous ne savez pas ce que vous demandez. (Mt 20,22) ne les réprimande pas ; il les instruit plutôt par cette parole profonde. N'est-ce pas ce qu'il pourrait toujours nous répondre, lorsqu'il s'agit des biens spirituels ? La suite fait bien voir l'intention de notre divin Maître.
Potéstis bíbere cálicem, quem ego bibitúrus sum ? - Pouvez-vous boire le calice que Je dois boire ? (Ibid.) Avant tout, le Seigneur pose cette question aux âmes qui veulent lui être plus parfaitement unies que les autres. Or ce calice n'est autre chose que les peines dont nous nous occupons, et qui faisaient dire à Notre-Seigneur lui-même, malgré son ardent désir de nous sauver : Tristis est ánima mea usque ad mortem : sustinéte hic, et vigiláte mecum. - Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici, et veillez avec moi. (Ibid. 26,38) Jacques et Jean étaient présents alors, et ils auraient pu entendre le Seigneur ajouter : Pater mi, si possíbile est, tránseat a me calix iste : verúmtamen non sicut ego volo, sed sicut tu. - Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; cependant, qu’il en soit non pas comme je veux, mais comme vous voulez. (Ibid. 39). Cependant il n'y avait encore ni bourreaux ni croix ; le Seigneur était accablé par une peine qui venait uniquement de l'intérieur de son âme.
Les fils de Zébédée, qui dormaient durant ces heures douloureuses, avaient pourtant autrefois répondu un généreux possumus [nous le pouvons]. Quel exemple il y a là pour nous, et aussi quel encouragement à nous fier au cœur de Notre-Seigneur ! Car les Apôtres ne furent pas fidèles au jardin des oliviers ; ils ne surent même pas veiller une heure avec leur Maître. Ainsi sommes-nous souvent très courageux quand le calice est loin, et très lâches quand il approche de nos lèvres ; mais l'ineffable patience de notre Dieu sait attendre et nous reprendre bien souvent en sous-œuvre.
Il faut prendre garde, dans les peines de ce genre, à ne pas exciter la commisération du Seigneur avant que son œuvre soit achevée. On ne peut s'y méprendre : telles grâces que Dieu fait à l'âme ne sont pas nécessaires au salut, mais elles doivent être payées d'un certain prix. Si nous nous montrions par trop difficiles, il se pourrait que, pour ménager notre faiblesse, le Seigneur nous laissât retomber dans une voie inférieure, ce qui, au regard de la foi, serait un affreux et irréparable malheur.
Mais, dira-t-on, qu'importe, puisque cette âme se sauvera ? Il est vrai, mais notre intelligence ne saurait apprécier la supériorité d'une âme qui pourrait devenir l'émule des chérubins ou des séraphins, sur celle qui ne saurait être assimilée qu'aux hiérarchies inférieures. Une fausse modestie ou l'amour du médiocre ne saurait avoir légitimement cours en ces matières.
Nous indiquerons donc quand et comment apparaissent ces peines, en quoi elles consistent, et de quelle façon il faut s'y comporter pour ne pas gêner l'action de Dieu et pouvoir passer outre.