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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Lorsque l'âme est admise à la vie unitive par la voie de la ...
Lorsque l'âme est admise à la vie unitive par la voie de la contemplation, la constatation en est généralement plus facile que si l'âme y parvient par la voie ordinaire de la croissance insensible de la charité. Premièrement, parce que l'opération divine changeant l'âme subitement, celle-ci se rend plus facilement compte de ce renouvellement, de ce rajeunissement qui est le premier effet du contact divin. Ainsi une personne qui passe brusquement des ténèbres à la lumière en perçoit-elle bien mieux le contraste, qu'une autre qui arrive au plein midi par la marche imperceptible du soleil. Secondement, parce que l'union qui s'opère par la voie contemplative a quelque chose en elle-même qui se rapproche des choses éternelles, non seulement quant à son essence qui est la charité parfaite, mais quant à son mode : une lumière spéciale engendrant une suavité et une béatitude qui n'accroissent aucunement le mérite, mais rendent l'union plus expérimentale et plus facile à reconnaître.
La vie unitive n'est encore qu'une étape de l'état de voie : par conséquent, elle n'est pas un terme définitif pour l'âme humaine, et peut toujours se développer. La charité même parfaite a des degrés innombrables, et le désir ardent de l'Apôtre est qu'elle croisse toujours en nous jusqu'à l'éternité : Veritátem autem faciéntes in caritáte, crescámus in illo per ómnia, qui est caput Christus. « Pratiquant la vérité dans la charité, prenons en toutes choses notre accroissement dans celui qui est la tête, le Christ » (Eph 4,15).
La perfection de la charité en ce monde n'est pas un état fixe et absolument permanent; c'est un désir continuel de ce qu'on poursuit, et non un repos tranquille dans le bien qu'on possède, selon la doctrine que saint Paul adresse aux parfaits eux-mêmes en maints endroits de ses Épîtres : Fratres, ego me non árbitror comprehendísse. Unum autem, quæ quidem retro sunt oblivíscens, ad ea vero quæ sunt prióra, exténdens meípsum, ad destinátum pérsequor, ad bravíum supérnæ vocatiónis Dei in Christo Jesu. Quicúmque ergo perfécti sumus, hoc sentiámus : et si quid áliter sápitis, et hoc vobis Deus revelábit. « Mes frères, je ne pense pas avoir encore atteint mon but ; mais j'oublie d'abord ce que j'ai laissé derrière moi, et je m'avance vers ce qui est devant moi; je cours incessamment au but, afin de saisir la récompense céleste à laquelle Dieu m'a appelé en Jésus-Christ. Nous tous donc qui sommes parfaits, pensons ainsi » (Ph 3, 13-15) Pouvoir ainsi progresser toujours constitue à la fois et le privilège et l'infériorité de la vie présente.
L'expérience a démontré que l'union avec Dieu renferme trois degrés, assez distincts dans leurs effets pour être parfaitement reconnaissables : l'union simple, l'union extatique ou affective, l'union de transformation ou parfaite. Ces trois formes de l'union appartiennent aux trois dernières demeures du Château intérieur ; elles ont été si bien décrites par sainte Thérèse qu'il ne reste plus rien à en dire. Pour terminer ici, nous ajouterons seulement un mot de l'union simple et des caractères qu'elle présente ; cet ordre de grâces nous offre plusieurs différences assez notables qui le séparent de tout ce qui est inférieur.
L'âme sent alors et goûte Dieu au dedans d'elle-même, tandis que jusque-là elle le sentait auprès d'elle. L'exercice ordinaire de ses facultés est suspendu pour un temps plus ou moins long, mais sans aucune aliénation des sens extérieurs. Le sentiment vrai et profond qu'elle éprouve de la présence de Dieu est si vif que ce n'est pas seulement sous les ombres de la foi qu'elle sait Dieu présent en elle, mais par une très douce expérience. Souvent ce sentiment est accompagné d'une impression de renouvellement, comme le serait celui d'une indulgence plénière vécue ; une distance sépare dorénavant cette vie nouvelle de l'ancienne vie ; Dieu a donné à l'âme un pardon général et entier, et lui a même accordé des habitudes conformes à son état. La nature de son côté a reçu un coup de mort dont elle ne se relèvera pas : car bien que ces faveurs soient délicates, il faut de graves infidélités pour les perdre ; et elles sont de leur nature si profondes et si puissantes que leur effet n'est pas aisé à détruire. Cependant, quoique cette union simple avec Dieu soit très intime, elle n'est pas stable, mais passagère, quant au sentiment qu'elle produit. Sainte Thérèse estime que sa durée ne va jamais beaucoup au-delà d'une demi-heure, et il faut en croire son expérience. Ce court espace suffit pour donner à l'âme une souplesse qu'elle ignorait auparavant et qui se rapporte à cette parole du Cantique sacré : Ánima mea liquefácta est, ut locútus est ; Mon âme s’était fondue au son de sa voix. (Ct 5,6) Quelquefois le sentiment de la dévotion soulevé dans l'âme est de telle nature que les larmes s'échappent des yeux sans qu'elle s'en aperçoive. Sainte Catherine de Sienne parle de cette sorte de larmes dans son Dialogue : « Si l'âme en augmentant la connaissance d'elle-même se méprise et se hait parfaitement ; si elle acquiert ainsi une vraie connaissance de ma bonté et un ardent amour, elle commence à unir et à conformer sa volonté à la mienne, et à ressentir intérieurement la joie de l'amour et la compassion du prochain. Aussitôt l'œil qui veut satisfaire le cœur verse des larmes, excitées par ma charité et par l'amour du prochain. » (Dialogue LXXXIX, 6) Enfin peu à peu les vertus paraissent dans tous les actes. L'âme se montre d'un grand courage, patiente et persévérante, zélée pour les intérêts de Dieu, ayant un grand désir de venir en aide au prochain aux dépens d'elle-même.