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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Parmi ces grâces gratuitement données, il faut avouer aussi ...
Parmi ces grâces gratuitement données, il faut avouer aussi qu'il en est de valeur fort différente, et que l'estime qu'on en peut faire ne saurait être partout égale. C'est encore la doctrine du grand Apôtre : Aemulamini autem charismata meliora. Et adhuc excellentiorem viam vobis demonstro.. « Entre ces dons, dit-il, ayez plus d'empressement pour les plus élevés. Mais je vais vous montrer une voie encore plus excellente. » (1Cor 12,31) Cette voie est celle de la charité, non pas de la charité à son degré initial, mais de la charité vraiment parfaite et consommée. Tels sont les avertissements de l'Apôtre à ses fils en Jésus-Christ.
C'est ainsi qu'en les prémunissant contre une estime exagérée et exclusive de ce qui est extraordinaire, il leur montre que toute la perfection de la vie chrétienne consiste dans la charité. C'est elle-même qui donne à ces dons mystiques leur valeur réelle ;. car, dit-il : Caritas numquam excidit : sive prophetiae evacuabuntur, sive linguae cessabunt, sive scientia destruetur. Ex parte enim cognoscimus, et ex parte prophetamus. Cum autem venerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex parte est. « La charité ne finira jamais. Les prophéties se tairont ; les langues cesseront, elles aussi ; la science sera détruite, car notre science et notre prophétie sont imparfaites. Mais lorsque nous serons dans l'état partait, alors sera aboli tout ce qui est imparfait. » (1Cor 13,8-10). Sectamini caritatem, aemulamini spiritualia : magis autem ut prophetetis.. « Recherchez avec ardeur la charité ; désirez les dons spirituels et par-dessus tous la prophétie. » (1cor 14,1) Et s'adressant aux Thessaloniciens, l'Apôtre leur donne les mêmes conseils : Spiritum nolite extinguere. Prophetias nolite spernere. Omnia autem probate : quod bonum est tenete. - . « N'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties ; mais éprouvez tout, et retenez ce qui est bon. » (1Th 4,19-21)
Autant il tempère l'enthousiasme au sujet des dons spirituels, autant il blâme le mépris qu'on en pourrait concevoir, et s'efforce de nous en inspirer une estime raisonnable, ordonnée, contenue dans de justes limites.
Saint Paul prévoyait sans doute que, sous le prétexte de haute raison, le naturalisme s'emploierait à restreindre l'action divine, à étouffer le Saint-Esprit, à limiter l'opération surnaturelle et à réduire toute réalité aux choses sensibles. Assurément l'illuminisme est un danger ; mais il n'est pas plus contraire à la foi que le naturalisme. Saint Jean, lui aussi, avertissait les premiers chrétiens de se tenir sur leurs gardes : Carissimi, nolite omni spiritui credere, sed probate spiritus si ex Deo sint : quoniam multi pseudoprophetae exierunt in mundum. - « Mes bien-aimés, ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits sont de Dieu ; car beaucoup de faux prophètes se sont élevés dans le monde » (1Jn 4,1) Quoi d'étonnant ? La fausse monnaie elle-même prouve qu'il y en a de véritable, et on estime d'autant plus celle qui est vraie qu'on méprise davantage celle qui est fausse ; tandis que, pour avoir refusé d'entrer pleinement dans la foi, beaucoup d'hommes tombent, ainsi qu'on le voit souvent de nos jours, dans la plus ridicule et la plus puérile crédulité. Sans doute, nous le savons bien : ipse Satanas transfigurat se in angelum lucis.- Satan lui-même se transforme en Ange de lumière (2Cor 11,14). ; mais nous avons des moyens de lui arracher son masque, en demeurant les enfants soumis, respectueux et fidèles de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, souveraine et infaillible maîtresse de la vérité : Hoc primum intelligentes quod omnis prophetia Scripturae propria interpretatione non fit. « Étant persuadés avant tout que nulle prophétie de l'Écriture ne s'explique par l'interprétation privée. » (2P 1,20)
En quoi consiste donc cette faveur que saint Paul voulait qu'on souhaitât plus que toute autre, magis autem ut prophetetis - ? Évidemment, ce n'est pas seulement ce qu'on entend aujourd'hui d'une manière toute moderne par le don de prophétie, c'est-à-dire la révélation des choses futures. Dans la pensée de saint Paul, comme dans toute l'Écriture sainte et la doctrine de l'antiquité, il s'agit, sous ce nom, d'une particulière effusion du Saint-Esprit qui s'empare victorieusement des facultés supérieures de l'homme et les soumet à l'action divine. La prophétie est l'ensemble de tous les dons gratuits qui ont la connaissance pour objet ; elle embrasse non point exclusivement les choses futures, mais s'étend d'une façon générale aux choses divines.
La prophétie comprend toutes visions surnaturelles : corporelles, imaginaires et intellectuelles. Elle suppose aussi quelquefois une lumière spéciale accordée, soit pour comprendre, soit pour juger ce que les autres ont vu. La réalité divine de ces visions se reconnaît en ce que Dieu, tout en se servant difficultés de l'homme comme d'une base naturelle, en fait pourtant une application dans laquelle elles se trouvent absolument dépassées.
Ainsi la vision corporelle est-elle la manifestation extraordinaire sous une forme physique et sensible, d'un objet que, sans elle, nos sens extérieurs ne pourrait voir et que notre intelligence ne saurait comprendre sans un secours surnaturel. On saisit parfaitement que, par sa nature même, cet ordre de vision est moins élevé et plus sujet à la contrefaçon. En général. Dieu n'en use guère que pour ceux qui sont encore très attachés aux choses terrestres, afin de les attirer par les choses sensibles. Loin d'être l'indice d'une grande vertu, elle est plutôt la marque d'une faiblesse ou d'une infirmité. On ne peut juger de ces grâces que par les effets qu'elles produisent ; c'est là seulement ce qui fait leur valeur. Elles ne doivent jamais être désirées et rarement acceptées, à cause du danger extrême de l'illusion.
Dans la vision imaginaire, c'est l'imagination, à son tour, qui est soumise à l'action de Dieu ; mais l'homme ne saurait, par son travail naturel, lui faire produire des formes si nobles, si belles, dont il n'a jamais eu la moindre idée, et qui lui suggèrent des vérités intellectuelles auxquelles son esprit n'a jamais songé. Et alors même que Dieu rappelle seulement dans la vision imaginaire des choses antérieurement perçues par les sens, ces choses revêtent une dignité et une ampleur qu'elles n'avaient point naturellement. Dieu n'agit pas contre notre nature, mais son action est supérieure à la nature. C'est à la vision imaginaire que se rapportent les songes surnaturels et divins.
Dans cet ordre défaveurs l'illusion est à craindre ; car l'imagination, étant une faculté accessible à l'action créée, peut facilement être trompée par le démon : ce sont les résultats qui, ici encore, nous aident à déterminer quelle en est la cause. Si cette vision ne peut être produite ni éloignée à volonté, si elle laisse dans l'âme une grande paix, enfin si les vertus, et particulièrement l'esprit d'humilité ou de soumission, s'accroissent ensuite, on ne saurait douter que Dieu en soit l'auteur. On ne doit pas plus désirer cette forme de faveur que la vision corporelle, ni s'y arrêter longtemps. Saint Jean de la Croix en donne une excellente raison : « En agissant ainsi, dit-il, on se délivre du travail nécessaire pour discerner les vraies visions des fausses ; travail qui n'est jamais sans péril, examen superflu où il n'y a d'autre profit pour l'âme que perte de temps et inquiétude. » La Montée au Carmel, liv. II, chap. xvii.