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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
« Ainsi mon âme ne manque jamais de cette ; lumière décrite ...
« Ainsi mon âme ne manque jamais de cette ; lumière décrite plus haut, appelée ombre de la lumière vivante ; et je la vois, comme je regarde un ciel sans étoile à travers une nuée lumineuse. C'est en cette lumière que souvent je vois ce que je dois dire et que je réponds à qui m'interroge sur la splendeur de la dite lumière vivante. »
Puis la grande contemplative résume ainsi ce qui résulte pour elle d'un état si continuel et si élevé : « Je m'ignore totalement, continue-t-elle, quant au corps et quant à l'âme ; je ne me compte pour rien ; je me tourne vers le Dieu vivant, je lui laisse toutes ces choses afin que lui qui n'a ni commencement ni fin daigne en toutes choses me garder du mal. Et toi qui recherches mes paroles, avec tous ceux qui, dans la foi, désirent les entendre, priez pour moi, afin que je persévère dans le service de Dieu. » (Anacleta sacra, t. viii, Epist. ii.)
Tout en faisant la part des dons spéciaux dont l'âme de sainte Hildegarde était ornée, et de l'ampleur merveilleuse qui lui fut départie, on retrouve en ces pages la parfaite description de l'état d'union suprême en ce qu'elle a de stable comme aussi de transitoire. Au reste dans une autre partie de la même lettre, la sainte prophétesse indique par quelle voie on arrive à ces hauteurs : « Ceux qui dans l'ascension de leur âme, dit-elle, ont puisé leur sagesse en Dieu, et se sont comptés pour rien, ceux-là sont devenus les colonnes des cieux. »
Nous laisserions encore une grande lacune dans ce travail, si nous n'ajoutions que le parfait épanouissement du don de sagesse correspond absolument à tout ce que l'on peut dire de l'union parfaite, de même que le don d'intelligence semble s'affirmer davantage dans l'union extatique. Sous ce rapport, nos Livres saints contiennent les descriptions les plus exactes, entre lesquelles nous choisissons la prière d'action de grâces de Jésus, fils de Sirac : Confitebor tibi, Domine Rex, et collaudabo te Deum salvatorem meum... « Lorsque j'étais encore jeune, avant de m'écarter bien loin, j'ai recherché la sagesse dans ma prière avec une grande instance. Je l'ai demandée à Dieu dans le temple, et je la rechercherai jusqu'à la fin de ma vie ; elle a fleuri en moi comme un raisin mûr avant le temps (c'est-à-dire avant l'éternité), et mon cœur a trouvé sa joie en elle... J'en rendrai grâces à celui qui me l'a donnée ; mes entrailles ont été émues en la cherchant (toutes les épreuves dont nous avons parlé); et c'est pour cela que je posséderai à jamais ce bien sans prix » (Eccli., 51)
Ainsi parlait un prophète arrivé à l'apogée de la vie spirituelle et sentant en lui, dans toute sa splendeur, ce que dépose dans, l'âme humaine le don de sagesse. C'est vraiment là ce qui cause un complet rassasiement à la créature qui en est favorisée, de telle sorte que, très habituellement, elle ne saurait être émue de beaucoup de choses qui troublent les autres hommes. Toute la vie est transformée : elle appartient à Dieu et se dépense pour Dieu ; l'âme prend les mœurs angéliques, selon la belle expression de l'Église en beaucoup de légendes des saints : expression très étendue qu'il ne faut pas entendre au sens limité d'une seule vertu. C'est bien ainsi qu'il faut interpréter cet éloge du glorieux Patriarche des moines : Erat vir Domini Benedictus vultu placido, moribus decoratus angelicis; tantaque circa eum claritas excreverat ut in terris positus in caelestibus habitaret. « L'homme de Dieu Benoît avait le visage serein ; ses mœurs étaient angéliques, et la lumière de la foi était telle en lui que, même sur terre, il semblait habiter dans les cieux » (In Offic. S. Benedicti)
Toute cette belle ordonnance de la vie vient du don de sagesse qui engendre dans l'âme la tranquillité de l'ordre. Cette relation n'avait pas échappé à saint Augustin, et voici ce qu'il en dit : « La sagesse convient aux pacifiques, dans lesquels toutes choses sont bien ordonnées et dans lesquels aussi il n'y a aucun mouvement qui s'élève contre la raison, mais où tout est soumis à l'esprit de l'homme, et l'homme lui-même soumis à Dieu : et c'est de ceux-là que le Seigneur parle quand il dit : Beati pacifici » (Serm. Dom. in monte, lib. I, cap. iv) Le saint docteur applique non sans raison à l'union suprême celle des béatitudes qui regarde les pacifiques. C'est que là, en effet, ce n'est plus seulement la patience qui est pratiquée dans les choses adverses, mais la paix ; ce n'est pas la vertu seulement qui règne en eux, mais la béatitude.
Le propre de cet état est donc d'asseoir l'âme dans la paix. Il semble que le Seigneur ait accompli en elle ce qu'il lui promettait : Ego declinabo super eam quasi fluvium pacis – Je ferai couler sur elle comme un fleuve de paix (Is 66,12) ; et qu'il a réalisé l'aspiration de l'âme : Domine, dabis pacem nobis, omnia enim opéra nostra operatus es nobis - Seigneur, vous nous donnerez la paix; car c'est vous qui avez fait pour nous toutes nos œuvres. (Ibid., 26, 12). Là se justifie entièrement ce que l'épouse dit au sacré Cantique : Facta sum coram eo quasi pacem reperiens. Depuis que j'ai paru devant lui, comme ayant trouvé la paix. (Ct 8,10)
L'épouse du Roi pacifique est devenue elle-même pacifica par son union avec lui ; car elle a recueilli et mis en acte la parole de son Époux divin : Pacem relinquo vobis, pacem meum do vobis, Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix (Jn 14,27) si bien commentée ainsi par saint Denys : « Mais que ne devrait-on pas dire de cette paix qui nous fut donnée en la charité de Jésus-Christ ? Car c'est par là que nous avons appris à n'être plus en guerre avec nous-mêmes, avec nos frères, avec les saints anges ; c'est par là au contraire qu'en leur société et selon la mesure de nos forces, nous produisons des œuvres divines, sous l'impulsion de Jésus qui opère tout en tous, crée en nous une paix ineffable, prédestinée de toute éternité, et nous réconcilie avec lui dans l'Esprit et en lui-même, et par lui avec le Père » (Des Noms divins, chap. xi, n. 5)
Oui, cette ineffable paix qui s'installe ainsi dans l'âme humaine y établit du même coup comme un solennel silence et une activité merveilleuse et tranquille ; c'est la paix que saint Paul souhaitait aux Philippiens quand il leur disait : Et pax Dei, quae exsuperat omnem sensum, custodiat corda vestra et intelligentias vestras in Christo Jesu -Et que la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, garde vos cœurs et vos esprits dans le Christ Jésus (Phil 4,7) -. Elle dépasse évidemment la partie sensitive de l'âme, mais elle la contient et la domine pour s'emparer des facultés maîtresses, l'intelligence et la volonté, qu'elle conserve dans l'ordre et dans l'équilibre : Tetigisti me, dit saint Augustin, et exarsi in pacem tuam. - Tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix (Conf., lib. X, cap. xxvii)