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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
La vision intellectuelle, en raison même de sa nature plus é...
La vision intellectuelle, en raison même de sa nature plus élevée, est beaucoup moins sujette aux illusions que la vision imaginaire ou la vision corporelle. Il semble qu'elle soit l'acte le plus parfait de la contemplation infuse, surtout si cette vision non seulement montre à l'âme les choses divines, mais encore lui en découvre la signification. On l'appelle alors révélation ; car révéler, c'est déchirer le voile.
La vision intellectuelle est la manifestation certaine et indubitable d'une vérité ou d'un objet, faite à l'intelligence, sans le secours actuel des images sensibles. Cette vision peut être plus ou moins parfaite. Tantôt ce sont les idées acquises qui s'ordonnent surnaturellement dans l'intelligence ; tantôt ce sont des espèces ou formes intellectuelles qui lui sont directement communiquées. La vision intellectuelle semble ainsi tenir le milieu entre la connaissance obscure de la foi et la claire vision de Dieu. La lumière qui éclaire l'objet de la vision n'est pas encore la lumière de gloire ; mais c'est déjà un magnifique épanouissement des dons d'intelligence et de sagesse, unis à la lumière prophétique.
Saint Basile, commentant le prophète Isaïe, nous donne une très haute idée de la vision intellectuelle, qu'il appelle un don de Dieu, une lumière surajoutée à notre intelligence pour lui permettre de contempler et de concevoir les mystères divins. Car tandis que l'homme ne peut faire connaître sa pensée ni la manifester à un autre, sans se servir de quelque intermédiaire ou moyen corporel. Dieu, élevant l'intelligence, y imprime directement la connaissance de ce qu'il veut révéler de ses mystères. C'est, selon saint Augustin, cette vision supérieure à laquelle saint Paul fut élevé dans le ravissement dont il est question en la IIème Epître aux Corinthiens. (Ch. 12).
Contrairement aux autres phénomènes mystiques, la vision intellectuelle peut être quelquefois d'une longue durée. Sainte Thérèse parle d'une vision intellectuelle de Notre-Seigneur qui dura plus de deux ans. La vie des saints nous offre d'autres exemples de ce genre.
On peut conclure de toute cette doctrine que cette forme de vision n'est guère possible sans la charité parfaite, et qu'elle est produite en partie par la lumière prophétique ; c'est ce qui fait mieux comprendre les paroles de l'Apôtre, quand il dit Aemulamini spiritualia : magis autem ut prophetetis. - Aspirez aux dons spirituels, et surtout à prophétiser. (1 Cor 14,1) La prophétie sous ce jour n'est plus seulement une grâce gratuitement donnée, elle appartient à l'ordre de la grâce sanctifiante.
L'extase aussi, comme phénomène spécial, peut être appelée une grâce gratuitement donnée, et, à ce titre, être accordée quelquefois à des âmes imparfaites, même à des pécheurs, tels que saint Paul sur le chemin de Damas. Mais le plus ordinairement c'est un degré de l'union avec Dieu ; et, sous ce rapport, l'extase a un lien avec la charité et contribue à sanctifier l'âme. Nous en devons parler sous ce dernier point de vue.
L'union extatique, prise en général, est une élévation surnaturelle de l'âme vers les biens célestes, qui a l’Esprit-Saint pour principe et qui suspend l'action ordinaire des sens. Le mot extase indique que l'âme, dont le mode naturel est de connaître la vérité par les sens extérieurs, se trouve élevée dans les régions du surnaturel avec abstraction des sens. Si cette élévation s'opère avec violence, l'extase se nomme ravissement. Dieu est la cause de cette attraction surnaturelle ; il agit sur l'intelligence et sur la volonté. Dans l'une, c'est la vérité qui captive ; dans l'autre, c'est l'amour ; et cette heureuse captivité arrache momentanément l'âme à l'usage de ses sens. C'était ce que racontait naïvement sans formule scientifique le saint abbé Jean en parlant à Cassien :
« Je me souviens que la bonté divine me favorisait et me ravissait au point que j'oubliais le fardeau de mon corps. Mon âme s'isolait tout à coup des sens extérieurs et se séparait tellement des choses de ce monde que mes yeux et mes oreilles devenaient insensibles ; mon esprit était si absorbé par la méditation des vérités divines, que souvent, le soir, je ne pouvais dire si j'avais mangé pendant le jour et si j'avais jeûné la veille. C'est pour éviter cette incertitude qu'on remet à chaque solitaire une corbeille où se trouve sa provision pour la semaine. Il y a deux pains pour chaque jour, et il peut voir le samedi, s'il a oublié de prendre sa nourriture. » CASSIAN., Coll. XIX, cap. IV.
Ces hommes aux mœurs angéliques connaissaient donc bien l'union extatique. Ils donnaient beaucoup moins d'attention qu'on ne le fait maintenant aux effets extérieurs de l'extase, dont l'importance est fort médiocre, puisqu'ils se retrouvent dans l'extase naturelle ou même diabolique ; mais ce qui les préoccupait, c'était la mainmise de Dieu sur l'intelligence et la volonté, portée jusqu'à l'aliénation des sens. Cette prise de possession ne peut être de longue durée, et ce n'est que par miracle qu'elle s'étend à de longues heures.
Dieu est l'auteur de l'extase et l'union extatique est plus élevée que l'union simple ; mais la langueur du corps qui se manifeste souvent dans l'extase, vient de la faiblesse d'une créature qui ne peut encore soutenir l'action divine, et non de l'excellence même de cette communication divine. Notre-Dame certainement n'a jamais ressenti ces défaillances, et lorsque l'âme est élevée au point culminant de la contemplation et à la consommation de la charité, elle y échappe habituellement, alors même que Dieu se communique à elle si pleinement qu'il n'y a plus rien au-dessus de ses manifestations que la seule vision béatifique.
L'union extatique produit dans l'âme des effets admirables : un ardent désir de servir Dieu, un extrême mépris du monde et des choses terrestres, une plus grande connaissance de Dieu et de soi-même, une soif ardente de Dieu, accompagnée d'un vif désir de le voir, une blessure d'amour à la fois délicieuse et douloureuse, une grande jubilation intérieure qui se traduit parfois dans une forme pleine de charme. Certains psaumes ont été écrits dans l'union extatique, et ils sont fort reconnaissables par leur élan. Une seule extase véritable peut produire tous ces effets d'une façon complète.