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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Après les Apôtres et les Martyrs, ce sont les contemplatifs ...
Après les Apôtres et les Martyrs, ce sont les contemplatifs qui ont toujours formé la vigueur et même la fécondité de l'Épouse du Christ. L'admirable efflorescence chrétienne du IVème siècle coïncide avec l'époque des Pères du désert. Cassien nous les dépeint en détail et montre comment la contemplation avait alors dans la société chrétienne une place de choix. On ne perdait pas de vue la fin pour laquelle l'homme a été créé : le principal intérêt des baptisés, se disait-on, est de prendre le chemin le plus sûr et le plus direct pour atteindre Dieu : Quid enim prodest hómini, si mundum univérsum lucrétur, ánimæ vero suæ detriméntum patiátur ? - Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ? Profondément pénétrées de cette doctrine, les âmes sacrifiaient tout pour n'être pas distraites de ce qui leur apparaissait comme l'unique nécessaire. « Ceux, dit le vénérable abbé de saint Victor, qui mettent toute leur joie et tout leur bonheur dans la contemplation des choses spirituelles et divines, s'ils en sont arrachés un instant par des pensées involontaires, se punissent de leurs distractions comme d'une sorte de sacrilège. Ils pleurent d'avoir détourné leurs yeux du Créateur pour les arrêter sur de viles créatures, et ils se le reprochent pour ainsi dire comme une impiété. Et bien que le regard de leur cœur se porte avec une avidité extrême vers la splendeur de la lumière divine, ils ne peuvent supporter ces pensées de la terre qui, comme des nuages fugitifs, obscurcissent la vraie lumière dont jouit leur âme. » (Cassien, coll. XXIII ch. VIII).
Ne dirait-on pas la description de ces chérubins aux yeux innombrables ante et retro, (devant et derrière, Apc 4,6 ; cf. Ez 1, 18 et 10,12) dont la prunelle, puissante comme celle de l'aigle, soutient perpétuellement et sans défaillance l'éclat du divin soleil ! Cassien ailleurs est encore plus explicite, et, parlant de l'unique nécessaire, il dit : « Cette seule et unique chose, c'est la contemplation de Dieu, qu'il faut mettre au-dessus de tous les mérites, de toutes les vertus des justes, au-dessus de tout ce que nous avons vu dans saint Paul non seulement de bon et d'utile, mais encore de grand et d'admirable. Car l'étain peut paraître bon et utile ; mais il semble bien vil, si on le compare à l'argent ; l'argent à son tour perd son éclat, quand on le compare à l'or... Ainsi quoique les vertus des saints soient bonnes et utiles pour la vie présente, et même pour la vie éternelle, cependant elles semblent avoir peu de prix, si on les compare à la contemplation divine » (Cassien., Coll. XXIII, ch. III.)
Les paroles de Cassien paraîtront fortes et peut être exagérées, je le veux : mais il est bon de les recueillir afin d'observer du moins que, dans l'estime des anciens solitaires, aucun sacrifice ne leur paraissait trop rude s'il devait leur faire atteindre le bien d'une haute contemplation, préparation et acheminement à la vision béatifique.
Il importe donc de bien définir la contemplation selon le sens chrétien que nous attachons à ce mot. C'est, dirons-nous en résumant la tradition, un regard simple et amoureux vers Dieu et ses mystères, au moyen de sa grâce ou des dons du Saint-Esprit. Saint Grégoire le Grand donne à peu près cette même définition : « La contemplation, dit ce docteur, est un acte doux et aimable, qui élève l'âme au-dessus d'elle-même, lui fait désirer les choses divines, mépriser les choses de la terre et découvrir les choses les plus cachées » (S. Greg. L. II, homél. II sur Ezéchiel)
La contemplation, à la vérité, n'atteint pas toujours à ces hauteurs décrites ici par saint Grégoire ; mais elle n'en est pas moins très différente de la simple pensée, et même de la méditation. La pensée, en effet, erre çà et là, ne se prescrit aucune fin déterminée et, partant, ne possède que peu d'efficacité : elle nous semble bien représentée par le rapide regard dont nous parle saint Jacques : Considerávit enim se, et ábiit, et statim oblítus est qualis fúerit. - qui, après s’être regardé, s’en va, et oublie aussitôt quel il était. (Jc 1,24). La méditation, elle, ne s'applique qu'avec peine aux choses surnaturelles ; mais la contemplation s'y élève facilement et s'y maintient avec fermeté. Un vieil auteur du VIIème siècle appelle la contemplation « un entretien spirituel sans l'usage des sens. » Conversatio spiritualis est actio sine sensibus. (Isaac, lib. de cont. mund, ch. XLVI)
Mais afin de mieux faire saisir ces explications, il est bon d'introduire ici une importante distinction. La contemplation peut être acquise ou infuse. Elle est acquise lorsque l'intelligence, bien qu'aidée du secours de la grâce, agit cependant d'une manière qui lui est propre, naturelle et conforme aux règles ordinaires de son opération ; l'action de Dieu et celle de l'homme se combinent alors ; ils agissent simultanément. Il est aisé de comprendre que ce genre de contemplation, puisqu'on l'appelle acquise, n'est pas au-dessus de la portée de l'homme, assisté de la grâce commune.
Mais si l'âme est élevée au-dessus du mode habituel de ses opérations, si elle se tient comme passive en la main de Dieu, qui l'applique selon son bon plaisir, cette contemplation est plutôt l'œuvre de Dieu que celle de l'homme : elle est dite infuse, donnée de Dieu à l'âme, qui se borne à la recevoir. Tous les raisonnements, tous les actes discursifs ordinaires sont alors supprimés : Dieu excite l'âme, ne lui laisse qu'une attention ferme, mais si simple et si tranquille qu'elle semble plutôt recevoir l'action de Dieu qu'agir par elle-même. Benoît XIV donne une définition très claire de la contemplation infuse dans son livre de la Canonisation des saints : « La contemplation, dit-il, est une simple vue intellectuelle, accompagnée d'un amour suave des choses divines et révélées, procédant de Dieu qui applique l'intelligence à connaître et la volonté à aimer ces choses divines en remplissant l'intelligence d'une vive lumière, et la volonté des flammes de son amour » (De Sanct. Beatif. Et Canon., l. III, c. XXVI, n. 7)
La contemplation, dans son sens le plus large, a été décrite excellemment par saint Denys sous la forme d'un triple mouvement, circulaire, droit et oblique, par laquelle il désigne trois opérations de l'esprit humain qui appartiennent toutes trois à la contemplation : « L'âme, dit-il après avoir parlé des esprits angéliques, a aussi ce triple mouvement : son mouvement circulaire consiste à quitter les choses extérieures, à rentrer en elle-même, à recueillir ses facultés spirituelles et à les ramener à l'unité, de telle sorte qu'enfermés comme dans un cercle, ses mouvements ne s'égarent plus. Affranchie des choses du dehors, recueillie en elle-même, ramenée à la simplicité parfaite, unie étroitement aux natures angéliques si simples et si pures, conduite par elles comme par la main, avec elles elle se perd dans la beauté souveraine, dans la bonté sans mélange, sans corruption, sans principe et sans fin. Le mouvement oblique de l'âme consiste pour elle à recevoir, selon les proportions de son être, les illustrations divines, non d'une façon purement intelligible et dans l'unité, mais sous la forme de raisonnements et de discours, et au moyen d'opérations variées et multiples. Enfin le mouvement de l'âme est direct, lorsque, au lieu de se replier sur elle-même, de rentrer dans son fond et son centre unique (c'est là, nous l'avons déjà dit, son mouvement circulaire) elle aborde les choses extérieures ; puis se servant d'elles comme de symboles variés et complexes, elle s'élève, par leur moyen, à une contemplation d'unité et de pureté parfaites » (Des noms divins, c. IV, n. 9)