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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Ceci veut faire entendre, à mon avis, que les choses les plu...
Ceci veut faire entendre, à mon avis, que les choses les plus divines et les plus élevées qu'il nous soit donné de voir et de connaître, sont, en quelque sorte, l'expression symbolique de tout ce que renferme la souveraine nature de Dieu : expression qui nous révèle la présence de celui qui échappe à toute pensée, et qui siège par-delà les hauteurs du céleste séjour. Alors, délivrée du monde sensible et du monde intellectuel, l'âme entre dans la mystérieuse obscurité d'une sainte ignorance, et renonçant à toute donnée scientifique, elle se perd en celui qui ne peut être ni vu, ni saisi : tout entière à ce souverain objet, sans appartenir ni à elle-même ni à d'autres ; unie à l'inconnu par la plus noble portion d'elle-même, et en raison de son renoncement à la science ; enfin puisant dans cette ignorance absolue une connaissance que l'entendement ne saurait conquérir. » (Myst. Theol., cap. i.)
Cette ignorance sublime dont parle l'incomparable Aréopagite, et qui est comme le trait caractéristique de l'union transformante, est indiquée aussi fréquemment dans l'Ecriture sainte. Le voile de Rébecca soigneusement ramené sur son visage, lorsqu'elle rencontre son époux, en est le symbole, ainsi que le pan du manteau qu'Élie mettait sur son visage en présence du Seigneur. Et quant à Moïse, il rappelle à son peuple que l'approche de Dieu était signalée sur le Sinaï par une obscurité mystérieuse : Et accessistis ad radices montis, qui ardebat usque ad caelum : erantque in eo tenebrae et caligo. Vous approchâtes alors du pied de cette montagne, dont la flamme montait jusqu'au ciel, et qui était environnée de ténèbres, de nuages et d'obscurités. (Dt 4,11) C'est encore, si on le veut, la réalisation de la promesse du Seigneur dans Osée : Sponsabo te mihi in fide – Je t’épouserai dans la foi (Os 2,20). N'est-ce point là l'union parfaite, mais dans les ombres de la foi ?
Une autre figure de cette contemplation si haute est donnée dans ces passages des Livres saints, où il est question de nuées mystérieuses. Nous voyons dans l'Exode ce texte : Dominus praecedebat eos ad ostendendam viam per diem in columna nubis, et per noctem in columna ignis : ut dux esset itineris utroque tempore. Le Seigneur marchait devant eux pour leur montrer le chemin, paraissant durant le jour en une colonne de nuée, et pendant la nuit en une colonne de feu, pour leur servir de guide le jour et la nuit. (Ex 13,21)
Cette manifestation divine produisant des effets si divers représente bien la double manière dont on peut traduire le sommet de la contemplation : la colonne de nuée est cette ignorance qui permet d'affronter le midi des choses éternelles ; la colonne de lumière resplendit au contraire caliginoso loco, et donne à tout le monde inférieur un éclat divin qui met à même d'en apercevoir les harmonies avec le monde supérieur.
Saint Paul, ayant à parler de visions et de révélations, avoue qu'il a été élevé à ce point où Dieu se montre ineffable : Scio hominem in Christo raptum hujusmodi usque ad tertium caelum. Et scio hujusmodi hominem sive in corpore, sive extra corpus nescio, Deus scit : quoniam raptus est in paradisum : et audivit arcana verba, quae non licet homini loqui. « Je connais en Jésus-Christ un homme... qui fut ravi, dis-je, jusqu'au troisième ciel. Et je sais que cet homme (si ce fut en son corps ou hors de son corps, je ne sais. Dieu le sait), que cet homme, dis-je, fut ravi dans le paradis et qu'il entendit des paroles mystérieuses, qu'il n'est pas permis à un homme de rapporter » (2Co 12,2-4) Ce paradis n'est autre que le ciel de l'âme, où se produit la plus haute contemplation dont aucun langage ne saurait donner l'idée. Ce qui est très remarquable, c'est que, parvenu à ce troisième ciel que les Pères considèrent comme représentant la vision intellectuelle, l'Apôtre ne parle pas d'avoir vu, mais bien d'avoir entendu, comme s'il voulait dire que cette région si haute appartient encore à la foi, et non à la vision. C'est à cet ordre d'idées que se rapporte cette recommandation : Non contemplantibus nobis quae videntur, sed quae non videntur. Quae enim videntur, temporalia sunt : quae autem non videntur, aeterna sunt. « Nous ne considérons point ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas ; parce que ce qui se voit n'est que temporel, tandis que ce qui ne se voit pas est éternel. » (2Cor 4,18)
Le contemplatif, dans l'acte de la contemplation, perçoit donc les choses éternelles, non par mode de vision ordinaire, mais par une réelle expérimentation. Dieu se révèle, et il se révèle comme il est, c'est-à-dire un et trine. En effet, l'âme est introduite dans l'union parfaite par une connaissance très haute de l'auguste et très sainte Trinité. La parole de Notre-Seigneur au sermon de la Cène se réalise en son entier et dans toute sa force : Ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus. Nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. (Jn 14,23) Non seulement les trois divines personnes manifestent leur présence dans l'âme, mais elles y demeurent de telle sorte que, bien que ce ne soit pas toujours avec la même clarté, la plupart du temps l'âme se sent dans cette divine compagnie.
C'est là un point si caractéristique du troisième degré de la vie unitive que saint Denys commence son traité de la théologie mystique par une invocation à la sainte Trinité qu'il faut lire dans le texte même.
Alors se réalise le souhait si profond de l'Église, lorsqu'elle fait dire à Dieu s'inclinant vers l'âme : Veni, electa mea, et ponam in te thronum meum ; quia concupivit Rex speciem tuam. Viens, mon élue, et je te mettrai sur mon trône, car le Roi a désiré ta beauté. (In Offic. Virg.). Dieu a réellement établi en elle son trône comme dans un petit ciel, car le Maître lui-même a dit : Haec est vita aeterna : ut cognoscant te, solum Deum verum, et quem misisti Jesum Christum. -. Or la vie éternelle, c'est qu'ils Vous connaissent, Vous le seul vrai Dieu, et Celui que Vous avez envoyé, Jésus-Christ. (Jn 17,3) L'âme vit dans une union étroite et consciente avec les trois divines personnes ; car si elle est spécialement jointe au Fils qui seul est l'Epoux, le moment est venu pour elle de connaître aussi le Père éternel dans une profonde et mystérieuse intimité, suivant ce texte : Venit hora cum jam non in proverbiis loquar vobis, sed palam de Patre annuntiabo vobis : in illo die in nomine meo petetis : et non dico vobis quia ego rogabo Patrem de vobis : ipse enim Pater amat vos. L'heure vient où Je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où Je vous parlerai ouvertement du Père. En ce jour-là, vous demanderez en Mon nom ; et Je ne vous dis pas que Je prierai le Père pour vous ; car le Père vous aime Lui-même (Jn 16,25-27)
Le Père et le Fils communiquent leur amour substantiel à cette âme : le Verbe se glorifie d'être Époux de la nature humaine qu'il a créée ; le Père, qui a tout créé par son Fils, se réjouit de traiter avec la tendresse d'une réelle paternité l'épouse de son Fils ; et l'Esprit, qui consomme dans l'âme cette union sacrée, lui fait produire des fruits dignes de la paternité éternelle et de l'union avec le Fils.
Le grand patriarche Abraham, que l'Ecriture nous montre élevé à une si étroite familiarité avec Dieu, eut cette révélation de l'auguste Trinité, lorsqu'il reçut le Seigneur sous la forme de trois anges qu'il salua comme s'ils n'eussent été qu'un seul ; et cet exemple n'est pas unique dans l'Ancien Testament, alors que pourtant les vérités, et particulièrement le mystère de l'auguste et tranquille Trinité, étaient encore enveloppées d'ombres. On ne peut s'en étonner : Dieu condescendant dès lors à élever quelques âmes choisies dans des régions supérieures, et se dévoilant lui-même à ces âmes, leur apprenait à le connaître tel qu'il est, un en essence et trine en personnes.