Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

Généralement les peines intérieures ne se manifestent pas au...

Généralement les peines intérieures ne se manifestent pas au début de la vie selon l'esprit. Dieu commence ordinairement par attirer les âmes au moyen de consolations sensibles, qui se rapportent aux deux premiers chapitres du Cantique des cantiques. Là, tout est serein, tout est frais et joyeux comme l'aube. Si le Seigneur se cache, l'âme l'entend toujours, ou elle le voit respíciens per fenéstras, prospíciens per cancéllos. - regardant par les fenêtres, observant à travers les treillis (barreaux) ; (Ct 2,9) aucune trace de souffrance n'apparaît encore. Mais à peine est-elle bien installée, comme une vraie colombe, dans le creux de la pierre, c'est-à-dire enracinée dans la foi, qu'il lui fait prendre les petits renards et détruire ces mille petites passions qui renaissent obstinément.
Bientôt une voie plus rude s'ouvre devant elle.  Au moment même où les joies et les consolations l'embrasent davantage, et où sa volonté s'est tournée tout entière vers le Seigneur, voilà qu'il disparaît : In léctulo meo, per noctes, quæsívi quem díligit ánima mea : quæsívi illum, et non invéni. - Sur ma couche, pendant les nuits, j’ai cherché celui qu’aime (que chérit) mon âme ; je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé. (Ibid. 3,1). C'est au milieu même du repos dont elle jouissait qu'elle s'est aperçue de cette disparition. Toutefois elle ne la croyait pas sérieuse : elle pensait toujours apercevoir le Seigneur ; mais se rendant compte que le silence et la solitude sont bien réels elle s'est élancée à sa poursuite, et ses démarches ont été infructueuses : Surgam, dit-elle, et circuíbo civitátem : per vicos et platéas quæram quem díligit ánima mea : quæsívi illum, et non invéni. - Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville ; dans les bourgs et sur les places publiques je chercherai celui que chérit mon âme ; je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé.(Ibid. 2). Quelle minutieuse recherche dans l'oraison, dans les prières vocales, les lectures, les conversations ! Et le Seigneur ne se montre pas, quoique l'âme ne cesse de l'aimer. Elle l'aime plus purement qu'auparavant, puisqu'elle ne l'aime pas pour la seule joie de sa présence.
Alors elle questionne les gardes, c'est-à-dire ceux qui la conduisent : Num quem díligit ánima mea vidístis ? - N’avez-vous pas vu celui que chérit mon âme ? (Ct 3,3) Mais eux, que peuvent-ils lui répondre ? Si le Seigneur veut se cacher, il ne les en a pas avertis ; et il n'est point en leur pouvoir de modifier sa conduite. C'est seulement lorsque l'âme a passé un peu au-delà, lorsqu'elle a mortifié le désir d'un secours trop humain, que le Seigneur se montre à elle : Páululum cum pertransíssem eos, invéni quem díligit ánima mea : ténui eum, nec dimíttam, donec introdúcam illum in domum. - Lorsque je les eus un peu dépassés, j’ai trouvé celui que chérit mon âme ; je l’ai saisi, et je ne le laisserai pas aller, jusqu’à ce que je l’introduise dans la maison. (Ct 3,4)
Qu'elle est simple, la pauvrette, de croire qu'elle pourra retenir si étroitement son bien-aimé, après une telle épreuve, qu'il ne pourra plus lui échapper. Son inexpérience lui fait croire qu'il y a eu de sa faute, car elle ne connaît pas encore les voies de Dieu.
Mais une autre fois, le Seigneur, après être sorti, revient frapper à la porte, et l'âme se laisse peut-être trop retarder par la douceur de la dévotion ; elle craint qu'on ne l'oblige à rentrer dans certaines occupations dont elle se réjouissait d'être délivrée ; enfin, elle manifeste un certain amour d'elle-même, de cet amour que le Seigneur excusait autrefois. Quand ensuite elle se lève, le Seigneur a passé outre : quæsívi, et non invéni illum ; vocávi, et non respóndit mihi. - je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé ; je l’ai appelé, et il ne m’a pas répondu. (Ct,5,6). L'éloignement est encore plus grand que la première fois : la prière même devient difficile, l'âme ne sait plus si Dieu l'entend.
Elle demande où est le Seigneur : on lui répond par de mauvais traitements ; tout lui devient pénible dans ses occupations journalières ; on lui enlève son manteau, c'est-à-dire sa personnalité. Le Seigneur cesse de supporter en elle mille choses imparfaites qui auparavant passaient inaperçues. Mais dans cet état si précaire et si douloureux, elle va cependant être utile à d'autres, sans qu'elle s'en doute : Adjúro vos, fíliæ Jerúsalem,
 si invenéritis diléctum meum, ut nuntiétis ei quia amóre lángueo. - Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, annoncez-lui que je languis d’amour. (Ct 5,8) Elle ne croit pas nécessaire de nommer celui qu'elle cherche, comme si tout le monde devait le connaître ; mais par là même elle provoque une question à laquelle elle donne la plus ample réponse ; et bientôt, quand le Seigneur reviendra, elle lui amènera ces filles de Jérusalem qui l'ont cherché avec elle dans le désir de le connaître.
Nous ne pouvons qu'indiquer sommairement ces deux passages du Cantique qui dépeignent admirablement les épreuves dont nous voulons parler, et au moyen desquelles Dieu purifie l'âme dans ses facultés inférieures. Ces peines sont fort différentes de celles qui proviennent des fautes ou des imperfections, de la lâcheté, de la tiédeur ou même du tempérament physique ; et presque toujours, elles sont reconnaissables à des signes qui les font facilement discerner.
Ainsi, en même temps que l'âme n'éprouve plus ni goût ni consolation dans les choses surnaturelles, elle n'en trouve pas davantage dans les choses humaines, parce que l'intention de Dieu est de la purifier en la sevrant de toute satisfaction, en mettant obstacle à ce qu'elle s'attache à aucune chose créée. Tandis que si la sécheresse venait d'imperfections ou de fautes, l'âme trouverait une jouissance momentanée dans les distractions extérieures, et parviendrait à se satisfaire en dehors de Dieu.
Un autre caractère de ces peines est que le souvenir habituel de Dieu y est accompagné d'anxiété et d'une douloureuse sollicitude. L'âme quelquefois aussi s'imagine ne plus servir Dieu et même reculer, parce qu'elle ne se sent plus d'attrait pour les choses saintes. Mais cette souffrance témoigne précisément que cet état ne vient pas de la tiédeur, puisque le caractère de la tiédeur est de n'avoir nul souci de l'absence de Dieu.
Il est presque impossible que dans la vie spirituelle ces sortes d'épreuves ne se déclarent pas assez promptement, et elles sont une marque du réel avancement d'une âme que Notre-Seigneur recherche avec une sollicitude toute spéciale. Par ce moyen il l'épure, la transforme et l'apprête à jouir de grâces vraiment excellentes, en la désaccoutumant de la vie des sens : « Cette sécheresse, dit saint Jean de la Croix, vient de ce que Dieu veut faire passer au bénéfice de l'esprit les biens et les forces des sens » (La nuit obscure, L. I, ch. IX)
Or il est très important de ne point contrarier l'action de Dieu, mais de la seconder au contraire de tout son pouvoir. Certaines âmes ne ressentiront ces peines que rarement, et jamais plus de deux ou trois jours de suite ; d'autres seront sous leur empire pendant de longues semaines, durant des mois entiers et même des années. Ceci est le bon plaisir du Seigneur qui seul connaît nos besoins, comme aussi ce qu'il veut accomplir en nous. Ceux qui sont oublieux d'eux-mêmes traversent quelquefois très allègrement ces étapes douloureuses, quelque rudes qu'elles soient ; mais elles paraissent fort pénibles, et le sont en effet doublement, à ceux qui ont trop aimé leur bienêtre spirituel. Ces peines ressemblent assez au feu du purgatoire, qui ne consume que ce qui lui appartient, et dans lequel une âme absolument pure passerait sans pouvoir être atteinte.
Autant que durent ces épreuves, il est très important de ne se relâcher en quoi que ce soit de ses exercices spirituels, sous prétexte d'indignité, et de ne diminuer en rien la fréquentation des sacrements. Loin d'abréger ses prières privées, il est bon d'y ajouter quelques instants, suivant en cela l'exemple de Notre-Seigneur, dont il est dit qu'à l'heure de son agonie prolixius orabat – il priait plus longtemps (Lc 22, 43). Il faut aussi mettre une grande générosité dans la pratique des vertus, et tenir fermement à l'exacte fidélité que l'on s'était imposée, alors que l'on était porté par la grâce, car ce procédé est l'unique pour seconder l'action divine ; mais pour cela un réel courage est nécessaire, parce que plus l'âme cherche à se rapprocher de Dieu, plus la souffrance augmente ; au contraire, dans les autres peines on peut trouver la consolation en se réfugiant auprès de Dieu.
C'est donc passivement que l'âme souffre dans les épreuves que nous venons de signaler, ce qui montre leur réelle noblesse, alors même que d'autres peines moins élevées viendraient s'y joindre ; car dans ces sortes de choses, nous ne saurions trop le répéter, il n'y a jamais de catégories et de classements rigoureux. La science spirituelle a ses lois comme toutes les autres ; mais la pratique nous révèle bientôt que les classifications ne sont absolument précises que dans les livres ; et que la liberté de Dieu, l'action multiple des causes extérieures, le mode très divers selon lequel les âmes reçoivent et font fructifier la grâce de Dieu, les retours de la nature mauvaise, modifient tellement la physionomie de chacune, qu'on ne saurait réduire leur histoire surnaturelle à des énoncés d'une rigueur absolue.
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