← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Ayant donc constaté que Marie est vraiment notre Mère, il fa...
Ayant donc constaté que Marie est vraiment notre Mère, il faut que nous reconnaissions en outre que nous avons des devoirs envers elle : Et sicut qui thesaurizat, ita et qui honorificat matrem suam. – Celui qui honore sa mère est comme celui qui amasse un trésor. (Eccli 3,5). Autant la maternité de la sainte Vierge s'élève au-dessus de la maternité naturelle, autant l'honneur que nous lui devons doit être placé au-dessus de l'honneur que nous devons à celles qui nous ont donné la vie terrestre.
Disons plus encore, nous ne saurions nous contenter d'avoir pour Notre-Dame une dévotion ordinaire comme celle que nous portons aux saints ; ce n'est pas un simple culte de dulie que nous devons lui rendre, mais un culte de dulie éminente, d'hyperdulie, comme le disent les théologiens. En effet, il ne suffit pas de parler de la dévotion à la Vierge Marie comme d'une chose excellente, mais il faut entendre cette excellence d'une façon toute particulière, parce que cette dévotion n'est pas facultative et de surérogation, puisque Notre-Dame appartient au symbole de notre foi. Et de même que sa maternité envers nous ne consiste pas seulement dans des sentiments, des dispositions, un dévouement de mère vraiment incomparable, mais qu'elle se base sur des réalités et non sur des sentiments seuls, de même il nous faut prendre conscience des liens que nous avons avec elle, et qui reposent sur un ensemble doctrinal beaucoup plus profond et plus résistant qu'une pieuse et douce sensibilité. Nous abaissons le culte rendu à la sainte Vierge en le réduisant à une dévotion ; et nous diminuons l'amour que nous lui portons en ne l'élevant pas jusqu'à la doctrine.
Pour récapituler brièvement la parfaite convenance de ce culte théologique envers Notre-Dame, disons que sa dignité de Mère de Dieu la met absolument hors de pair et en fait un monde à part. Cette maternité divine la fait entrer dans un rapport d'intimité singulière avec le Père, dont le Fils unique est aussi son Fils ; avec le Verbe, à qui elle a donné sa nature humaine ; avec le Saint-Esprit, car le Fils de la Vierge est comme Dieu le principe de ce divin Esprit, et comme homme, son fruit saint et sanctifiant.
En outre, la maternité divine n'est pas seulement pour Marie un privilège ; c'est encore pour elle la source d'une grâce éminente et d'une sanctification incomparable ; et ce n'est pas sans raison qu'elle a été proclamée par l'ange gratia plena – pleine de grâces (Lc 1,28). Il faut joindre à ce point de départ les trente années qui s'écoulèrent pour elle à côté de celui qui est la source de la grâce et de la beauté surnaturelle ; son assistance dans les mystères de la Passion, de la Résurrection, de l'Ascension du Seigneur ; les quinze ans de soins, de dévouement, prodigués à l'Eglise naissante ; et tout cet ensemble s'écoulant avec des accroissements continuels de vertu, de pureté, de charité. Il faut reconnaître que nos hommages ne peuvent rencontrer, après Dieu, un objet plus digne de notre amour.
Encore faut-il ajouter, comme raison formelle de notre culte envers la très sainte Vierge, les prérogatives insignes dont elle a été ornée et qu'elle ne partage avec aucune autre créature, ainsi que l'Immaculée Conception ; l'immunité absolue et l'affranchissement de toute concupiscence ; l'exemption de tout péché personnel et de toute imperfection ; une correspondance exacte à la grâce ; une virginité sans tache ; la préservation de la corruption du tombeau, et enfin la triomphante Assomption. Les débuts sont déjà par-delà toutes les hauteurs humaines, ainsi que le dit le psaume : Fundamenta ejus in montibus sanctis... Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei! - Ses fondements sont sur les saintes montagnes. … On a dit de toi des choses glorieuses, ô cité de Dieu. (Ps 86). Marie est unique en son genre, comme le chante la sainte Eglise : Nec primam similem visa est, nec habere sequentem. On n’a rien vu de tel auparavant et on ne le reverra plus ensuite (Ant. Genuit puerpera regem)
Pour être en règle avec notre foi et notre baptême, il nous faut donc porter à la très sainte Vierge un amour vraiment filial, vraiment doctrinal, et lui rendre un culte fervent, conforme à sa dignité éminente. L'Eglise dans sa prière officielle n'a pu négliger un semblable devoir. Chaque jour à l'Office divin elle répète le cantique que l'auguste Vierge a elle-même composé, et dont les accents profonds, toujours nouveaux et toujours pleins d'actualité, conviennent aussi bien au vendredi saint et à l'Office des défunts qu'aux fêtes les plus étincelantes de la joie surnaturelle. Aucune des heures canoniales n'est complète, si elle ne débute, après la récitation de l'oraison dominicale, par la salutation angélique. Une gracieuse antienne, différente selon les saisons liturgiques, consacre aussi à la Madone les derniers échos de la prière sociale.
Ce sont encore les fêtes célébrées en son honneur, rappelant les mystères de sa vie sainte et immaculée, ou les titres qu'elle s'est acquis à la reconnaissance de ses enfants par quelque bienfait signalé. Tous les samedis lui appartiennent, lorsqu'une fête d'un degré supérieur ne vient pas sur le cycle lui ravir ce souvenir filial ; et trois fois par jour, les cloches de toutes les églises convoquent les chrétiens à saluer la Mère de Dieu.
En dehors de cette portion officielle du service de l'Eglise envers la très sainte Vierge, innombrables sont les pratiques de piété filiale approuvées, encouragées par elle envers la Mère de Dieu, en tête desquelles il faut placer la dévotion du très saint Rosaire. Dans ce vaste champ chacun peut choisir selon son attrait ; car, si tout est recommandable et respectable, rien n'est obligatoire. Il faut même éviter qu'une surcharge exagérée de pratiques, même bonnes, n'étouffe le véritable esprit de prière et le vrai culte envers notre Mère immaculée, qui s'alimente toujours des sentiments du cœur : Intrans in domum meam, conquiescam cum illa : non enim habet amaritudinem conversatio illius, nec taedium convictus illius, sed laetitiam et gaudium. - En rentrant dans ma maison, je me reposerai avec elle; car il n'y a pas d'amertume à converser avec elle, ni d'ennui à vivre auprès d'elle, mais seulement de la satisfaction et de la joie. (Sg 8,16)
Marie ne serait pas Mère si elle n'était condescendante ; aussi accepte-t-elle la variété dans l'attitude que ses fils prennent à son égard. Les uns lui portent un amour exclusif, sensible, affectif ; les autres, bien que reconnaissant son excellence, sa beauté, sa dignité, ne sentent vibrer en leur cœur pour elle qu'un amour de raison. Celui-ci garde avec elle l'attitude d'un tout petit enfant plein de confiance et d'abandon ; celui-là revêt toutes les allures d'un chevalier envers sa dame et sa souveraine. Certaines âmes sont attirées vers elle depuis leur plus tendre enfance, et ont à ce titre une empreinte spéciale : leurs voies sont plus simples, faciles, tranquilles comme celles des enfants qui n'ont jamais quitté le foyer paternel. D'autres, au contraire, ne ressentant point cet attrait particulier, s'en font une peine extrême qui est à elle seule la meilleure preuve de leur amour. Tantôt la très sainte Vierge révèle aux âmes son divin Fils, et tantôt c'est Notre-Seigneur qui conduit les fîmes à sa Mère. Aimer Notre-Dame est pour quelques-uns le commencement de la vie surnaturelle ; pour d'autres, la dilatation de cet amour ne se produit qu'au plein épanouissement de cette même vie surnaturelle.
L'aimable Mère de Dieu, aussi miséricordieuse que puissante, se prête à cette variété d'attitudes et sait sourire à tous ; car tous lui appartiennent, pourvu qu'ils soient réellement à son Fils, écoutent ce qu'il a enseigné et pratiquent ce qu'ils ont entendu ; alors sa tendresse maternelle s'exerce, vigilante et dévouée, pour leur faciliter l'entrée de la Jérusalem céleste, où elle règne à la droite de son Fils, dans tout l'éclat de sa beauté, comme Reine des Anges et Mère des hommes.