← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
« Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présenc...
« Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu tout-puissant, l'âme reçoit le don de vouloir parfaitement. Elle est tout entière d'accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et absolument, en toutes choses, et à tous les points de vue ; et tous les membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu'un avec elle, dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L'âme veut parfaitement les choses de Dieu qu'elle ne voulait pas auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où l'âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit : « C'est moi, ne crains pas. » L'âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de Dieu, d'une volonté qui ressemble à l'amour absolument vrai dont Dieu nous a aimés ; et l'âme sent que le Dieu immense s'est immiscé en elle et lui tient compagnie. »
Quelque incroyable que puisse sembler une semblable grâce, elle est cependant attestée et décrite par saint Denys lui-même avec une netteté et une ampleur qui n'ont pas été dépassées : « Il y a parmi nous, dit-il, des esprits appelés à une semblable grâce, autant qu'il est possible à l'homme de se rapprocher de l'ange : ce sont ceux qui, par la cessation de toute opération intellectuelle, entrent en union intime avec l'ineffable lumière. Or, ils ne parlent de Dieu qu'avec négation, et c'est hautement convenable ; car en ces suaves communications avec lui, ils furent surnaturellement éclairés de cette vérité que Dieu est la cause de tout ce qui est, mais n'est rien de ce qui est, tant son être l'emporte sur tout être. » (Des Noms divins, chap. I.)
Il dit ailleurs : « Il y a encore une plus parfaite connaissance de Dieu qui résulte d'une sublime ignorance et s'accomplit en vertu d'une incompréhensible union ; c'est lorsque l'âme, quittant toutes choses et s'oubliant elle-même, est plongée dans les flots de la gloire divine, et s'éclaire parmi ces splendides abîmes de la Sagesse insondable. » (Des Noms divins, chap. VII.)
Dans ses Confessions, l'admirable saint Augustin avoue bien que la miséricordieuse bonté du Seigneur lui a fait atteindre ces hautes régions : « Quelquefois, Seigneur, vous me faites entrer dans des sentiments si extraordinaires, et jouir dans le plus secret de mon âme d'une certaine douceur si grande et si merveilleuse, que si vous permettiez qu'elle reçut son entier accomplissement en moi, mon âme passerait à ce je ne sais quoi qui ne serait plus cette vie, tant ce bonheur serait parfait ; mais je retombe dans les misères de l'état déplorable où nous vivons par le poids de ce corps mortel. » (Aug., Conf,, lib. X, cap. XL)
Saint Grégoire n'est pas inférieur à l'évêque d'Hippone, quand il dit : « Dieu se fait voir en quelque manière à une âme qui ne respire que lui, sans néanmoins être connu comme il est. Il se fait entendre dans le fond de son cœur, sans être ouï de ses oreilles. Il se répand dans son sein, sans sortir hors de lui-même. Il se laisse toucher, quoiqu'il soit sans corps. Il demeure avec elle et au dedans d'elle, sans occuper aucun lieu. Mais si une âme éloigne de son esprit toutes les pensées des choses de la terre pour n'aimer que Dieu seul, elle sent quelque étincelle de ce feu divin et aperçoit quelque rayon de cette divine splendeur ; ou si elle n'en comprend pas l'excellence et ce que Dieu est en lui-même, du moins elle connaît ce qu'il n'est pas. Car elle aperçoit qu'il est au-dessus de toute essence. Une âme qui contemple la divinité en cet état est ravie en admiration, et on lui découvre tant de merveilles, qu'elles surpassent infiniment tout ce que l'esprit humain peut comprendre » (Moral., lib. V, cap. xxxiv.)
Aucun état ne semble donc avoir été mieux reconnu par les Pères que celui de l'union parfaite qui s'achève au sommet de la contemplation ; et, en lisant leurs écrits, on ne peut s'empêcher de remarquer la simplicité avec laquelle ils en traitent. Ils en reconnaissent la sublimité, en décrivent les caractères, exhortent à y tendre, paraissent le regarder comme fréquent, et n'y voient qu'un développement du christianisme dans sa plénitude. L'ampleur de leur foi et la profondeur de leur doctrine semblent avoir préservé leurs époques des prétentions personnelles et des présomptions ignorantes qui ont engendré depuis tant d'erreurs, et ont obligé les auteurs à ne parler de ces matières qu'avec beaucoup de réticences. Tout a des dangers, sans doute, dans l'état de voie, et la vie spirituelle a ses écueils ; mais à force de n'en montrer que les pièges, les embûches et les abîmes, on éloigne des âmes qui se seraient élevées très haut, auraient rendu à Dieu une très grande gloire, et peut-être ne fait-on pas cette réflexion que la pusillanimité est à redouter aussi bien que la présomption.
Cette petite digression ne saurait nous empêcher de relever une apparente contradiction dans le langage de tous les auteurs qui ont parlé de l'union suprême. Tandis que les uns, comme saint Denys, appellent la contemplation, connaissance infuse, radium tenebrarum, divina caligo, ou encore sublime ignorance, contemplation négative, les autres parlent des connaissances merveilleuses que l'âme y reçoit, de la vision intellectuelle qui lui est donnée sur l'auguste mystère de la sainte Trinité, vision presque permanente en un sens. Mais entre ces deux manières de dire il n'y a aucune contradiction ; elles n'accusent que la pauvreté du langage humain. En effet, toutes ces expressions qui parlent de ténèbres ou d'ignorance marquent seulement que Dieu se communiquant à l'intelligence créée, sans symbole et sans image, à l'aide d'une lumière spéciale qui n'est pas encore la lumière de gloire, l'intelligence entrevoit à tout le moins qu'il est invisible et incompréhensible, ce qui est fort loin de ne rien entrevoir de Dieu, Saint Bonaventure établit avec netteté cette marche ascensionnelle : Primo, derelinquere omnia sensibilia ; secundo, omnia intelligibilia ; tertio, ingredi caliginem, ubi apparet Deus. « Le premier degré consiste à s'élever au-dessus du monde sensible ; le deuxième à dépasser l'intelligible ; et le troisième à entrer dans le nuage où réside Dieu. » (De sept. Itiner. aetern., v itin., 6 Dist)
C'est aussi le langage de saint Denys, toujours inépuisable sur ce sujet : « On peut observer, dit-il, qu'il fut enjoint au divin Moïse de se purifier d'abord et de se séparer ainsi des profanes ; que la purification achevée, il entendit le son varié des trompettes et vit divers feux qui s'épanouissaient en purs et innombrables rayons ; et qu'enfin, laissant la multitude, il monte en la société de quelques prêtres choisis jusqu'au sommet de la montagne sainte. Toutefois, il n'y jouit pas encore de la familiarité de Dieu ; seulement il y contemple non pas la divinité qui est invisible, mais le lieu où elle apparaît (Ex, 24)