Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

Mais l'effet prédominant est une vertu vaillante et vraiment...

Mais l'effet prédominant est une vertu vaillante et vraiment héroïque. Saint François de Sales le dit d'une manière très piquante :
« Quand on voit une personne qui, en l'orayson, a des ravissements par lesquels elle sort et monte au-dessus de soi-même en Dieu, et néanmoins n'a pas d'extase en sa vie, c'est-à-dire ne fait point une vie relevée et attachée à Dieu par abnégation des convoitises mondaines et mortification des volontés et inclinations naturelles, par une intérieure douceur, simplicité, humilité et surtout par une continuelle charité, croyez, Théotime, que tous ces ravissements sont grandement douteux et périlleux... Car quel bien peut avoir une âme d'être ravie à Dieu par l'orayson, si en sa conversation et en sa vie elle est ravie es affections terrestres, basses et naturelles ? Être au-dessus de soi-même à l'orayson et au-dessous de soy en la vie et opération ; être angélique en la méditation et bestiale en la conversation... c'est une vraie marque que tels ravissements et telles extases ne sont que des amusements et tromperies du malin esprit. » (Traité de l'amour de Dieu, liv. VII, chap. vii)
Le saint docteur nous suggère en même temps une remarque précieuse. Nous avons dit que, dans l'union simple, l'âme avait le sentiment de la présence de Dieu en elle-même, tandis que dans l'union extatique, et surtout dans le ravissement, elle a presque toujours le sentiment d'une attraction au-dessus d'elle-même. Si cette attraction n'est pas promptement victorieuse et ne joint pas aussitôt l'âme à son divin objet, il en résulte une anxiété d'autant plus douloureuse que nul ne saurait la faire cesser à son gré. Si l'extase va jusqu'au vol de l'esprit, qui est le ravissement le plus rapide, l'âme est arrachée si brusquement à elle-même qu'elle ne souffre pas la même angoisse.
Les mêmes diversités existent pour le retour à l'état naturel. Tantôt Dieu rend l'âme brusquement à elle-même, mais il semble alors qu'elle n'a été ni si loin, ni si haut, autrement elle ne supporterait pas ce brusque retour ; tantôt il semble la déposer doucement à terre et ne l'abandonner à elle-même qu'avec précaution pour ne pas la briser. Si elle n'est pas encore bien spiritualisée, elle demeure longtemps comme engourdie, comme enivrée et ne reprend que peu à peu la vie des sens.
Il ne faut pas un petit courage pour supporter une action divine si puissante. Les premières fois qu'elle se fait sentir, l'instinct de la vie animale se réveille avec une force étrange et donne à toute la partie inférieure un effroi semblable à celui que peut causer l'approche de la mort naturelle. En effet, l'âme ne sait où elle va ; et aussi longtemps qu'elle n'est pas jointe à Dieu, elle sent une lutte étrange entre la partie supérieure qui veut s’échapper comme un oiseau, et la partie inférieure qui oppose une résistance désespérée. Si l'âme est courageuse, elle affronte résolument la mort. Il semble en effet que la vie naturelle soit dans un véritable danger : si ce n'est que celui qui nous a faits, opérant en nous, sait bien nous séparer d'avec nous-mêmes sans nous détruire.
Résister de toute son énergie à l'action divine est alors un devoir ; et c'est en même temps un moyen de connaître si l'opération est vraiment de Dieu, parce qu'alors les résistances n'empêcheront rien et ne laisseront pas à une pauvre créature la responsabilité de rechercher des faveurs si fort au-dessus d'elle, ce qui serait une présomption.
Saint Pierre en face des prodiges opérés par son Maître s'écriait : Exi a me quia homo peccator sum, Domine – Seigneur, retirez-Vous de moi, car je suis un pécheur (Lc 5,8) Ce doit être toujours notre premier mouvement et la justice que nous nous rendons à nous-mêmes. Dès lors Dieu est le maître, et nulle part on ne peut mieux l'expérimenter que dans l'union dont il est question ici, où la créature ressemble à une plume que le vent soulève, roule et promène à son gré. C'est aussi comme l'action du crible pour purifier le blé : l'esprit humain, croyons-nous, se purifie, se spiritualise en subissant le mouvement extatique ; il apprend à vivre au-dessus et en dehors des sens, dans une liberté qu'aucune industrie humaine n'aurait pu lui donner. Dieu seul peut opérer un pareil affranchissement et rendre si simple l'âme humaine, c'est-à-dire un esprit qui a été créé pour être adapté à des organes.
Il faut savoir aussi que la cause de l'union extatique n'est pas toujours l'admiration et la joie ; la connaissance et l'amour peuvent, en effet, se porter aussi sur des objets douloureux, et la compassion, à son tour, déterminer l'extase. Dieu seul sait la profondeur de ces souffrances et leur étendue.
Une dernière remarque : une vision imaginaire parfaite dans l'état de veille, comme aussi la vision intellectuelle dans ses degrés les moins parfaits, entraînent le plus souvent l'aliénation des sens et l’extase ; on peut citer cependant des exemples contraires. Au-delà, l'âme divinement fortifiée ne défaille plus de la sorte, parce que l'action de Dieu exclut tout à fait l'imagination. Nous pensons aussi que c'est pour cette raison que la contemplation peut n'être même pas interrompue pendant le sommeil, par une grâce extraordinaire de Dieu. Cette contemplation était celle de Notre-Seigneur et de la très sainte Vierge; mais ce point culminant qui appartient à l'union transformante mérite d'être traité à part.
Dans le sens large que donne saint Paul, la prophétie comprend donc des dons élevés, excellents, et qui touchent, au moins indirectement, à la sainteté. On s'explique à cette lumière le sens de la parole des Proverbes : Cum prophetia defecerit, dissipabitur populus; -  Lorsque la prophétie disparaîtra, le peuple sera renversé. (Prov. 29,18) Tandis que le prophète Joël montre, au contraire, que la largesse de la miséricorde se traduira par l'effusion des dons surnaturels : Effundam spiritum meum super omnem carnem, et prophetabunt filii vestri et filiae vestrae -.  Je répandrai Mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, (Joel 2,28, Ac 2,17)
Dieu n'accorde pas toujours les dons spirituels aux plus parfaits ; les âmes qui les possèdent demeurent toujours de proportions fort diverses, et la prophétie, on le voit, a des degrés presque indéfinis ; toutefois, lorsque la charité crée l'intimité entre Dieu et une âme, Dieu semble aspirer à se communiquer à elle.
Lorsque Abraham, dans sa généreuse fidélité, eut quitté sans hésiter son pays et sa parenté, le Seigneur laisse échapper cette étonnante parole :
Num celare potero Abraham quae gesturus sum ? Pourrais-Je cacher à Abraham ce que Je dois faire ? On dirait que Dieu ne peut avoir de secrets pour une âme qui lui est si étroitement unie. Et de fait, Abraham traite avec Dieu du sort des villes coupables avec une liberté qui trahit l'intimité la plus étroite. Ainsi en arrive-t-il pour une âme qui n'a nulle prétention à l'extraordinaire, qui serait même portée à s'y dérober soigneusement, mais que la force de son amour et la condescendance divine élèvent, sans qu'elle fasse de retour sur elle-même. Elle ne fait pas réflexion davantage sur ce qui peut se passer en d'autres âmes ; elle sait seulement que Dieu la traite comme Moïse : Loquebatur autem Dominus ad Moysen facie ad faciem, sicut solet loqui homo ad amicum suum. le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un homme a coutume de parler à son ami. (Ex. 33,1) -. Ce sont encore les mystérieuses familiarités du sacré Cantique que l'âme humble et simple ne désire pas, ne demande pas, dont elle se détourne autant qu'elle le peut; mais si Dieu lui enlève la possibilité de le faire, s'il s'impose, elle s'incline avec la naïveté de l'enfant et répète après son auguste Reine et sa Mère : et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo. Quia respexit humilitatem ancillae suae : ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes, quia fecit mihi magna qui potens est : et sanctum nomen ejus, - Mon esprit a tressailli d'allégresse en Dieu Mon Sauveur, parce qu'Il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Car voici que, désormais, toutes les générations me diront bienheureuse, parce que Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses, et Son nom est saint; (Lc 1, 47-49).
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