← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
La vigilance et la prière sont les deux armes préventives qu...
La vigilance et la prière sont les deux armes préventives qui ne permettent même pas à la tentation d'entrer ; car si elle se glisse à l'aide de notre torpeur, elle est déjà presque maîtresse du terrain, quand nous nous en apercevons. La vigilance est pour notre âme une sentinelle qui l'avertit du danger, tandis que la prière nous tient près de Dieu qui est notre vrai mur de défense inexpugnable. Si Pierre s'était tenu auprès de son Maître, il ne l'eût pas renié ; mais il se tenait à distance :
L'âme qui ne prie pas suit le Seigneur de loin, et elle est toujours en péril.
Vade post me Sátana, scándalum es mihi : quia non sapis ea quæ Dei sunt, sed ea quæ hóminum.
Va-t’en derrière Moi, Satan ; tu m’es un sujet de scandale, car tu n’as pas le goût des choses de Dieu, mais des choses des hommes. (Mt 16,23) ;
nous montrant ainsi à repousser la tentation, même lorsqu'elle se voile sous une forme inusitée et aimée. Ce qui faisait dire au glorieux Patriarche saint Benoît :
Nous ne prétendons pas avoir épuisé cette matière importante ; d'ailleurs, il a fallu se borner aux luttes les plus ordinaires que nous avons avec notre ennemi. Dans des régions plus élevées de la vie surnaturelle, le combat semble changer un peu d'aspect, et Satan, rencontrant un adversaire plus spiritualisé, jette le masque et se montre davantage dans toute sa férocité et sa repoussante laideur. Mais les commençants peuvent se rassurer ; le diable, tant qu'il peut compter sur nos mauvaises habitudes comme sur des intelligences qui lui permettent d'agir dans la place, se contente de ses procédés les plus simples. Quand il ne peut plus espérer ce concours et le succès de ses moindres suppôts, alors seulement il se lance à l'assaut avec les démons supérieurs et tente une lutte d'esprit à esprit. Lorsque nous aurons à parler de l'âme purifiée et devenue un seul esprit avec Dieu, ce genre d'épreuve trouvera sa place.
Nous ne pouvons pas clore ce chapitre sans dire un mot des esprits célestes qui prennent part à tous nos combats en amis et en frères ; car non seulement dans nos tentations nous avons la grâce pour auxiliaire, mais Dieu a commandé à ses anges de veiller sur nous, de peur que notre pied ne heurte contre la pierre (Ps 90,12).
La dévotion aux saints Anges est donc un moyen efficace de nous rassurer contre les terreurs exagérées que la pusillanimité voudrait nous inspirera l'égard du démon. C'est aussi faire acte de justice et de reconnaissance envers ces esprits bienheureux qui nous assistent avec tant de sollicitude. Leur nature, égale à celle de nos ennemis, a sur ceux-ci toute la supériorité que leur confère l'ordre surnaturel. Jamais nous ne saurons tout ce que nous devons à leur sage et fraternelle tendresse, et ce que nous vaut leur influence pure et bénie.
Le livre de Tobie, qui a été écrit pour nous instruire d'une partie de ces secrets consolants, traduit aussi la gratitude dont les témoins de ces merveilleux services étaient remplis : Quid illi ad hæc potérimus dignum dare ? Que lui donnerons-nous qui égale ce qu’il a fait pour nous ? (Tob. 12,3) se disaient l'un à l'autre les deux Tobie. C'est qu'en effet, l'archange Raphaël, en remplissant sa mission, n'avait pas plus négligé les secours matériels que les secours spirituels, veillant également sur les biens de ceux qui lui étaient confiés, sur leur âme et sur leur corps, et les défendant vigoureusement contre les assauts du démon.
Il en est de même pour nous, par la très grande bonté de Dieu. Les saints Anges écartent de nous les dangers matériels, nous suggèrent de bonnes inspirations, des pensées saintes qui déterminent les actions vertueuses. Enfin, lorsqu'ils portent nos prières devant le trône de Dieu, ils y joignent leurs propres supplications : Quando orábas cum lácrimis, et sepeliébas mórtuos, et derelinquébas prándium tuum, et mórtuos abscondébas per diem in domo tua, et nocte sepeliébas eos, ego óbtuli oratiónem tuam Dómino. - Lorsque tu priais avec larmes, et que tu ensevelissais les morts, que tu quittais ton repas, et que tu cachais les morts dans ta maison durant le jour pour les ensevelir pendant la nuit, j’ai présenté ta prière au Seigneur. (Ibid.12). Nous lisons aussi dans l'Apocalypse : Et álius ángelus venit, et stetit ante altáre habens thuríbulum áureum : et data sunt illi incénsa multa, ut daret de oratiónibus sanctórum ómnium super altáre áureum, quod est ante thronum Dei. Et ascéndit fumus incensórum de oratiónibus sanctórum de manu ángeli coram Deo. « Et un autre ange vint... et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu'il présentât les prières de tous les saints sur l'autel d'or qui est devant le trône de Dieu. Et la fumée des parfums composés des prières des saints, s'éleva de la main de l'ange devant Dieu. » (Ap 8, 3-4)
Ces paroles, ainsi que beaucoup d'autres passages des saintes Ecritures, nous enseignent que les saints Anges sont nos introducteurs auprès de Dieu et transmettent aux hommes, qui aspirent à entrer résolument dans la vie intérieure, beaucoup de lumières qui les amèneront à l'union avec Dieu. La vision qu'eut Jacob en Béthel de l'échelle mystérieuse posée sur la terre, dont le faîte touchait au ciel, et sur laquelle les Anges de Dieu montaient et descendaient, nous en est un exemple. Le Seigneur lui-même, appuyé sur le haut de cette échelle, dictait ses oracles à Jacob, qui en s'éveillant, ravi et émerveillé, s'écriait : Vere Dóminus est in loco isto, et ego nesciébam. - Le Seigneur est vraiment en ce lieu-ci, et je ne le savais pas. (Gn 28,16)
Ne pourrions-nous pas souvent répéter la même chose ? car nous sommes environnés du monde divin, du monde angélique, et nous n'y prenons pas garde. Aussi est-il fructueux pour nous de ranimer notre foi et de nous ressouvenir de tous les biens que nous possédons, ainsi que de tous les secours qui nous environnent. Nous pouvons avancer ainsi plus allègrement dans les voies spirituelles, nous sentant soutenus et encouragés, comme nous le sommes en réalité. Nous ne marchons pas isolés vers l'union divine : de nombreux compagnons nous escortent, nous aident et nous communiquent des lumières qu'ils reçoivent directement de Dieu.
Cette intervention angélique dans l'œuvre de notre purification, illumination et sanctification nous est démontrée par l'Écriture dans la personne des prophètes. Isaïe entre autres ne fut-il pas l'objet d'une purification mystérieuse par le ministère d'un séraphin, qui lui révéla que la pureté des esprits, quelle qu'elle soit, consiste dans la participation à la lumière et à la sainteté de Dieu, ainsi que le dit saint Denys : « Dieu rayonne sur les natures inférieures au travers des natures supérieures, et pour tout dire en un mot, c'est par le ministère des puissances les plus élevées qu'il sort du fond de son adorable obscurité. » (Hier, céleste, chap. XIII)
On comprend dès lors l'incontestable profit qu'il peut y avoir, pour les âmes qui aspirent à la vie unitive, de rechercher l'intimité avec les esprits célestes, soit en pensant à eux, soit en les priant. Ils sont comme un aimant qui nous attire vers celui qui, étant la cause puissante de toutes choses, est aussi la force mystérieuse qui gouverne les êtres et qui les borne en les embrassant. Ils se trouvent honorés de nous servir, à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ dont nous sommes les frères, et qu'ils adoraient, aimaient et servaient durant sa vie mortelle, comme la cause de leur première victoire.
Le mystère de l'Incarnation est toujours le motif de la lutte continuelle entre les puissances ténébreuses, qui veulent nous entraîner dans l'abîme, et les puissances célestes, qui aspirent à nous transporter dans l'indéfectible lumière ; mais encore une fois, nous ne saurions assez dire combien ces forces sont inégales, et aussi combien notre volonté, toujours secondée par la grâce, peut facilement nous faire remporter la victoire. Car la bataille dont notre terre est le théâtre a tous les éléments de succès qui se retrouvent dans celle du ciel, où Michaël et ses anges combattent contre le dragon et ses suppôts ; mais ceux-ci sont les plus faibles : Et projéctus est draco ille magnus, serpens antíquus, qui vocátur diábolus, et Sátanas, qui sedúcit univérsum orbem : et projéctus est in terram, et ángeli ejus cum illo missi sunt. Et audívi vocem magnam in cælo dicéntem : Nunc facta est salus, et virtus, et regnum Dei nostri, et potéstas Christi ejus : quia projéctus est accusátor fratrum nostrórum, qui accusábat illos ante conspéctum Dei nostri die ac nocte. « Et ce grand dragon, l'ancien serpent, qui est appelé le diable et Satan, qui séduit la terre entière, fut précipité à terre, et ses anges avec lui. Et j'entendis une grande voix dans le ciel qui disait : C'est maintenant qu'est établi le salut, la force, et le règne de notre Dieu, et la puissance de son Christ, parce qu'il a été précipité, l'accusateur de nos frères, qui les accusait jour et nuit en présence de notre Dieu » (Ap 12,9-10)
Ces combats, dans lesquels nous sommes si merveilleusement soutenus, ne sont cependant pas les seules difficultés de notre vie présente : Dieu nous met encore à l'épreuve d'autre manière, afin de ne nous couronner que lorsque nous aurons véritablement combattu et que l'œuvre de notre restauration sera achevée dans le Christ.