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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Ainsi encore l'Apôtre des gentils instruisait les nouveau-né...
Ainsi encore l'Apôtre des gentils instruisait les nouveau-nés de l'Église qui viennent de lui être incorporés : in quo et vos coaedificamini in habitaculum Dei in Spiritu. « Et vous aussi vous entrez dans la construction de cet édifice pour devenir l'habitation de Dieu par le Saint-Esprit. » (Eph 2,22) Et, leur révélant la force interne qui doit désormais s'emparer d'eux et les établir dans l'union divine, il leur disait : Nolite fieri imprudentes, sed intelligentes quae sit voluntas Dei. Et nolite inebriari vino, in quo est luxuria, sed implemini Spiritu Sancto, loquentes vobismetipsis in psalmis, et hymnis, et canticis spiritualibus, cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino, gratias agentes semper pro omnibus in nomine Domini nostri Jesu Christi Deo et Patri. « Ne soyez pas sans prudence, mais sachez discerner la volonté du Seigneur. Et ne vous laissez pas aller aux excès du vin qui est une source de luxure ; mais remplissez-vous du Saint-Esprit, vous entretenant par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels, chantant et psalmodiant au Seigneur dans vos cœurs, rendant grâces continuellement pour toutes choses au Dieu et Père, dans le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (Eph 5,17-20)
L'Église militante possède donc en elle le principe de sa vie ; elle puise dans son oraison les énergies de son action surnaturelle. De môme que l'âme anime le corps, ainsi le divin Paraclet anime l’Église ; et en elle, comme dans l'âme humaine, il produit les gémissements inénarrables qui sont toujours entendus de « celui qui scrute les cœurs et connaît ce que désire l'Esprit. » (Rm 8,27)
Aucun procédé d'oraison n'est plus saintement réglé que celui de la sainte Église. Elle ne laisse rien à l'arbitraire ; elle fixe tout, l'attitude du corps comme celle de l'âme, et jusqu'au moindre geste. Ainsi se soustrait-elle merveilleusement à l'esprit d'indépendance, tandis qu'elle se soumet en tout à l'Esprit d'adoption, qui sans cesse tend à s'emparer de la nature humaine tout entière pour la reporter vers son auteur.
Supprimer toute méthode humaine d'oraison pour se réduire seulement à la méthode de l'Église, n'est donc pas s'affranchir de tout joug : c'est entrer au contraire dans une école spirituelle où il faut faire une profession d'abnégation singulière, en renonçant à tout esprit propre et à toute allure indépendante. L'Eglise impose alors sa propre forme, qui est celle que le Saint-Esprit lui a donnée, et elle façonne l'âme d'après un procédé qui contient en un seul jour tous les degrés que les maîtres ont reconnus dans la vie spirituelle. Car l'Eglise militante, dans son oraison qui est l'Office divin, opus Dei, comme le dit saint Benoît, manifeste toutes les formes de la prière acquise et de l'oraison infuse.
Ne la voit-on pas pratiquer une méditation véritable par la lecture des Pères ? Là est l'élément humain et discursif de sa prière ; il n'y entre que cette assistance ordinaire du Saint-Esprit, requise pour appliquer l'intelligence humaine aux vérités divines. La contemplation, à son tour, se révèle dans beaucoup de prières liturgiques qui expriment la vue très simple des choses divines plutôt que leur analyse réfléchie. La lumière prophétique se retrouve dans les écrits inspirés ; et enfin le rassasiement de la plénitude de Dieu apparaît dans le Sanctus et les doxologies, dans le Gloria Patri, les Alléluia, les Amen, et généralement dans toutes ces expressions dérobées à l'Eglise triomphante, qui a laissé arriver jusqu'à l’Eglise militante un écho de sa propre prière. Il convenait d'ailleurs que, dans la période de la foi, l'Église fût reconnaissable à sa charité parfaite et consommée, qui est la même charité que celle de la vision, et c'est pourquoi elle emploie les mots du ciel ; car, bien qu'étant encore dans l'état de voie, elle est du ciel, descendentem de cœlo, comme le dit saint Jean, et elle y remonte, ainsi que la colombe revenait dans l'arche avec son rameau d'olivier, symbole de cette paix parfaite, fruit de l'onction dont elle ne saurait être frustrée un seul jour, elle, la Sulamite du Roi pacifique, du Prince de la paix.
Il est juste que, dans l'ensemble de sa prière, l'Église militante suive les enseignements de son divin Époux, se contentant de développer tout ce que Notre-Seigneur a renfermé en abrégé dans le Pater. Aussi, pour instruire ses enfants, leur met-elle constamment sur les lèvres cette formule divine, imitant par cette fréquente répétition la patience d'une tendre mère qui, pour enseigner à son enfant la parole, reprend sans se lasser la syllabe ébauchée, jusqu'à ce qu'il arrive à la bien articuler. Car dans sa prière notre Mère la sainte Église traite avec Dieu en même temps qu'elle nous façonne, nous, les enfants qui sommes nés d'elle par l'Esprit.
Mais elle est principalement la maîtresse et le modèle des âmes qui ont atteint le sommet de la vie spirituelle et cette ignorance sublime dont parle saint Denys. L'Église prie absolument comme ceux qui adorent Dieu constamment dans leurs plus intimes profondeurs, et qui n'ont qu'un acte, qu'une opération très simple pour prier et s'unir à Dieu, parce qu'ils sentent en eux-mêmes l'habitation constante de l'auguste Trinité. En effet, remarquez-le, l'Église semble tout ramener dans l'Office à un continuel Gloria Patri. Les intervalles sont plus ou moins étendus, les pensées qui s'y trouvent insérées sont plus ou moins abondantes ; mais ces doxologies reviennent toujours et sont comme le fond, le but, le résumé de tout l'Office, le centre de l'hommage rendu à Dieu.
Nous n'avons pas craint de dire que l'Église militante montrait dans son oraison jusqu'à la forme de la simple méditation ; elle y revient en effet de la même manière que ces âmes qui, arrivées au sommet de la contemplation, sont parfois ramenées par Dieu à des faveurs et à des procédés moins élevés, parmi lesquels néanmoins elles gardent toujours quelque chose de leur état sublime qui est celui de la charité parfaite. Ainsi l'Église apparaît toujours, même en la méditation, comme l'Épouse véritable de l'Agneau divin.
Reprenant les accents de la vie purgative, par exemple, elle y apporte une perfection éminente qui élève la pénitence à d'incroyables hauteurs. Le pécheur peut parler avec elle et faire sien son langage ; mais sur les lèvres de l'Eglise tout prend les proportions d'une sainteté admirable, humaine à la vérité et par conséquent toujours accessible, toujours susceptible d'accroissement, mais sainteté si vraiment consommée que la vie purgative, dans ses accents les plus caractérisés, revêt la perfection de l'amour.