Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

La source de la souffrance ne vient donc pas de Dieu, quoiqu...

La source de la souffrance ne vient donc pas de Dieu, quoique la lumière vienne de lui, mais c'est l'infirmité naturelle et spirituelle de l'âme qui la cause. L'esprit est entièrement plongé dans la connaissance de ses misères et de ses maux ; cette lumière divine les lui découvre distinctement et lui persuade que, d'elle-même, elle ne saurait être capable d'autre chose. Elle se voit si impure et si misérable qu'elle croit que Dieu s'élève contre elle, et elle contre Dieu : de telle sorte que l'exercice de la vertu d'espérance exige une héroïque soumission de jugement. Ce qui reste des lumières et des joies passées n'est plus qu'un tourment ; car la mémoire n'en garde que ce qu'il plaît à Dieu de lui en laisser. La lumière lui tient ce langage d'une façon toute mystérieuse : Sub arbore malo suscitavi te; ibi corrupta est mater tua, ibi violata est genitrix tua.  Sous le prommier je t’ai réveillée, là ou fut corrompue ta mère, là où celle qui t’a donné le jour fut violée. (Ct 8,5)  Elle sent alors tout le poids de son triste héritage, et ne sait plus si elle est digne d'amour ou de haine. Cependant, notons ceci qui est l'indice certain de la purification passive de l'esprit : l'âme a la certitude qu'aucune faute nouvelle ne lui est échappée ; elle ne pourrait trouver en elle aucun acte mauvais, aucune tendance mauvaise qui ne soit désavouée ; elle sait que Dieu lui a témoigné maintes fois un immense amour et lui a donné même l'assurance du plus complet pardon ; mais la lumière nouvelle qui oppresse son infirmité lui révèle si évidemment sa misère, qu'elle est impuissante à retirer la moindre consolation et le moindre secours de ces souvenirs. Il lui semble qu'elle n'a rien fait de bien et de bon, qu'elle est comme pétrie d'imperfection et de mal. Toutefois, elle se sentirait disposée à tout sacrifier, à livrer jusqu'aux moelles de son être sur le moindre signe du Seigneur. Il arrive même que l'âme, se voyant réduite à une si étrange pauvreté spirituelle et livrée à une solitude si incompréhensible en face de Dieu, éprouve une terreur pleine d'angoisse ; car elle conçoit d'ailleurs que nul être créé ne saurait la secourir.
C'est par ces angoisses que Dieu voulut éprouver durant quinze ans sainte Rose de Lima, avec cette particularité toutefois que pendant tout ce long espace, la moitié de la journée seulement se passait pour cette sainte vierge dans une nuit profonde, tandis que dans l'autre moitié elle était réconfortée par la lumière divine dans l'oraison d'extase. Sainte Marie Madeleine de Pazzi au contraire fut soumise à ces tourments intérieurs durant cinq années consécutives. Chez sainte Thérèse ces épreuves furent moins longues et moins accentuées, ou plutôt elle s'y appesantit moins ; et peut-être aussi l'expérience des théologiens qui la dirigeaient les lui fit franchir plus rapidement en lui donnant une manière très sûre de s'y comporter.
En somme Dieu les proportionne et les mélange avec d'autres états selon son bon plaisir, selon le but qu'il se propose et la situation dans laquelle il a placé l'âme qu'il éprouve ainsi. Nous croyons que son dessein est de fortifier en elle d'une manière toute spéciale les vertus théologales, tout en opérant la purification de l'esprit. La foi s'exerce en effet, avec une incroyable énergie, une foi simple, nue, dépouillée de tout alliage, de tout secours visible, et ferme comme le roc. L'espérance surtout est mise à l'épreuve ; car, nous l'avons dit, tout ce que l'âme voit avec évidence, tout ce que sa foi lui montre semble lui imposer une conclusion toute contraire à celle que lui inspire la vertu d'espérance. Mais elle espère en quelque sorte contre tout espoir, parce qu'elle s'appuie seulement sur les promesses de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle immole son sens propre, elle méprise les réclamations ou protestations de la raison même pour ne s'attacher qu'à la certitude de la promesse divine, garantie par la toute-puissance et la miséricorde de Dieu.
Et la charité, qui dira combien elle s'épure et se dégage d'amour-propre dans une telle atmosphère ? Avec quelle pureté l'âme arrive à désirer la gloire de Dieu, à se réjouir de ses perfections divines, alors même qu'elles paraissent toutes armées contre elle ! L'amour du prochain prend de singuliers accroissements et devient susceptible de ce dévouement dont Moïse était animé, lorsqu'il sommait le Seigneur de l'effacer du livre de vie plutôt que de rejeter son peuple, et qui faisait souhaiter à saint Paul d'être anathème pour les siens.
Car c'est encore là un trait caractéristique de cette sorte de peines. La douleur est trop profonde pour aigrir l'âme qui d'ailleurs est douce, humble et souple ; et, bien qu'elle se fasse horreur, elle est patiente et résignée avec elle-même. Il faut le dire, du reste, ces peines ne l'exposent pas, comme celles du commencement, parce que déjà elle est forte et pleine d'abnégation.
Le Cantique sacré dépeint d'un seul mot ces épreuves dont l'Épouse est saisie au milieu même du jardin fermé, alors qu'elle considérait joyeuse et saintement fière les belles productions, nées sous le souffle divin de l'aquilon et de l'auster, sous les rayons vivifiants du soleil de justice : Nescivi, dit-elle simplement, anima mea conturbavit me, propter quadrigas Aminadab. Je n'ai plus su où j'étais; mon âme a été toute troublée, à cause des chars d'Aminadab. (Ct 6,11). Ces chariots au bruit formidable sont les tentations et les obsessions par lesquelles le démon veut persuader à l'âme qu'il l'arrachera à son Epoux divin. En effet, lorsque la lumière dont nous avons parlé la plonge dans la nuit et dans l'angoisse. Dieu permet qu'elle soit assaillie de diverses tentations qui vont quelquefois fort loin : tentations contre la foi, crainte de la damnation, privation des consolations les plus légitimes, sentiment vif et profond de l'abandon et de la colère de Dieu, murmures, révoltes, dégoût insurmontable de toutes choses.
Saint Paul semble avoir eu en vue cet état d'épreuve, quand il écrit aux Corinthiens : In omnibus tribulationem patimur, sed non angustiamur : aporiamur, sed non destituimur : persecutionem patimur, sed non derelinquimur : dejicimur, sed non perimus : semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Semper enim nos, qui vivimus, in mortem tradimur propter Jesum : ut et vita Jesu manifestetur in carne nostra mortali. Ergo mors in nobis operatur, vita autem in vobis. « Nous sommes pressés par toutes sortes d'afflictions, mais nous ne sommes pas accablés ; les difficultés sont insurmontables, mais nous n'y succombons pas ; nous sommes persécutés, mais non abandonnés ; affaiblis, mais non entièrement perdus ; portant toujours en notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus paraisse aussi dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes à toute heure livrés à la mort pour Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi sa mort opère en nous et sa vie en vous. » (2Co 4,8-12) Cet admirable enseignement révèle les effets de la purification passive de l'esprit ou mort mystique, effets qui sont de deux sortes : les uns éloignent les obstacles qui s'opposent à l'union de transformation divine ; les autres manifestent l'union qui déjà existe avec Dieu. L'Apôtre montre clairement que toutes les souffrances qu'il endure ne viennent d'autre chose que d'une intimité plus grande avec Jésus crucifié. Il porte partout en lui la mort du Seigneur ; c'est cette mort qui opère constamment en lui et répand la vie en tous ceux qui lui ont été donnés. Il est donc associé à l'œuvre rédemptrice du Sauveur par cette mort mystique.
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