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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Le très docte abbé Rupert va plus loin : « Les vrais adorate...
Le très docte abbé Rupert va plus loin : « Les vrais adorateurs, dit-il, ne sont pas ceux qui ignorent ce qu'ils adorent, mais ceux qui en ont la vraie connaissance. Ils adorent le Père non sur la montagne, non à Jérusalem, mais en esprit et en vérité. Ils adorent le Père, ceux qui reçoivent de lui l'Esprit d'adoption des fils, et qui deviennent les membres de son Fils unique. Car adorer en esprit, c'est avoir reçu l'Esprit d'adoption, dans lequel nous crions : Père, Père ! Adorer le Père en vérité, c'est demeurer dans le Fils, qui a dit : Ego sum Veritas. Les vrais adorateurs adoreront donc un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, dans la manifeste et nécessaire distinction des personnes.
« La vraie adoration est l'opération propre du Saint-Esprit ; car il est nécessaire que l'homme reçoive d'abord l'Esprit-Saint par une grâce prévenante, afin de connaître par lui et de confesser que Notre-Seigneur est venu dans la chair, ce qui est la voie directe pour venir au Père. C'est pourquoi il est dit exactement qu'ils adoreront le Père en esprit et en vérité, et non en vérité et en esprit. » (Rup., Comment in Johan., lib. IV, cap. iii.)
On peut conclure de cette doctrine que les vrais adorateurs que recherche le Père céleste sont les enfants de Dieu, les frères de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les temples du Saint-Esprit. Si le Père les cherche, c'est qu'il les trouvera ; et s'il les trouve, c'est que tout a été disposé avec force et douceur par l'éternelle Sagesse pour qu'ils existent. Placés si haut dans les désirs du. Père, dans la sollicitude du Fils et dans l'amour du Saint-Esprit, on pourrait croire qu'ils forment une espèce à part ou comme une caste dans l'humanité ; il n'en est rien cependant. Le Rédempteur a racheté tous les hommes par le prix infini de son sang, dont la vertu ne saurait être épuisée en lavant des millions de mondes ; et tous les hommes sont appelés à devenir les vrais adorateurs qui adorent Dieu en esprit et en vérité.
Toutefois le Seigneur n'ignorait pas notre impuissance radicale à atteindre les régions dont il montrait l'accès à la Samaritaine. Aucun effort humain ne peut produire l'union avec Dieu qui est l'essence de la sainteté. Sine me nihil potestis facere – Sans moi vous ne pouvez rien faire, (Jn 15,5) dit le Seigneur. Il faut que le Maître consente à venir au-devant de sa créature, qu'il la soulève qu'il l'élève jusqu'à lui, en prévenant et en accompagnant tous ses efforts, pour que cette pauvre créature puisse lui donner un retour qu'il attend et qu'il cherche.
Il est en outre trop évident que les vrais adorateurs, s'ils ne sont pas des bienheureux fixés à jamais dans la vision, ne sont pas cependant non plus des âmes faibles et qui débutent dans les voies de Dieu. Les vrais adorateurs sont ceux qui vivent en Dieu, pour Dieu et avec Dieu, dans la seule et continuelle attitude qui puisse convenir à la créature intelligente dont l'activité se tourne incessamment vers Dieu ; ce sont ceux que le langage populaire appelle « les saints. »
Les saints sont des hommes comme les autres ; seulement ils ont pris au sérieux les conditions de leur création et la fin que Dieu s'est proposée en les créant. Ils ont employé fidèlement, et à mesure qu'elles leur étaient octroyées, toutes les grâces que le Seigneur a mises à. leur disposition. La teneur même du récit évangélique démontre très nettement que les vrais adorateurs naissent à la vie surnaturelle dans la fontaine baptismale, en devenant chrétiens. Car Notre-Seigneur dévoile devant la Samaritaine les projets divins auprès du puits de Jacob, comme nous venons de le voir, en lui offrant tout d'abord une eau mystérieuse, mise à la portée de tous les hommes et destinée à les désaltérer pour jamais. Le véritable adorateur naît donc en nous au baptême, et nous sommes alors pourvus de toutes les énergies qui peuvent faire de nous ceux que recherche le Père.
La nourriture qui nous est préparée contient aussi en elle tout ce qui peut nous transformer selon cette attitude spéciale de l'adorateur. Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est-il pas comme homme l'adorateur par excellence, celui qui s'est offert et s'offre sans cesse à la gloire de son Père dans une étroite obéissance ? Il ne vient même jamais en nous pour nous inoculer ses vertus divines et humaines, qu'après avoir acquitté la dette d'une adoration qui dépasse l'hommage de toutes les créatures. Comment ne nous façonnerait-il pas à l'état de vrai adorateur celui qui, cum in forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se aequalem Deo : sed semetipsum exinanivit, formam servi accipiens, in similitudinem hominum factus, et habitu inventus ut homo - « Lui qui ayant la nature même de Dieu, ne devait pas croire que ce fût pour lui usurpation d'être égal à Dieu, et qui néanmoins s'est anéanti lui-même. » (Phil 2,6-7) Et il s'est anéanti jusqu'à la mort de la croix pour offrir à son Père un tribut d'adoration et de louange.
Le vrai adorateur suit son Maître jusqu'à l'entière abnégation de lui-même, pratiquant à la lettre l'invitation du Seigneur Jésus : Si quis vult post me veníre, ábneget semetípsum et tollat crucem suam cotídie et sequátur me. -. Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, et qu’il porte sa croix tous les jours, et qu’il me suive. (Lc 9,23) Cette voie-là n'est pas extraordinaire ; elle est largement ouverte à tous les baptisés ; et, à la condition de suivre persévéramment le Sauveur, elle nous conduira à la perfection, c'est-à-dire à l'accomplissement du désir de notre Père céleste sur nous.
Mais avant toutes choses, ce qu'il faut comprendre, c'est que nul ne peut prétendre à être l'adorateur en esprit et en vérité, s'il n'a résolument rompu avec toute idolâtrie. Or l'idolâtrie, si nous en croyons l'Apôtre, n'est pas circonscrite au culte des faux dieux. Nous pouvons élever en nous-mêmes beaucoup d'idoles, auxquelles nous sacrifions aveuglément : Hoc enim scitote intelligentes : quod omnis fornicator, aut immundus, aut avarus, quod est idolorum servitus, non habet haereditatem in regno Christi et Dei. « Car sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, ce qui est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et de Dieu » (Eph 5,5) Il faut avoir détruit tous ces simulacres et établi en soi la demeure de Dieu, parfaitement vide de toutes les fausses divinités : Qui autem consensus templo Dei cum idolis? vos enim estis templum Dei vivi, sicut dicit Deus : Quoniam inhabitabo in illis, et inambulabo inter eos, et ero illorum Deus, et ipsi erunt mihi populus. « Quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles ? Car vous êtes le temple du Dieu vivant, comme Dieu le dit : J'habiterai en eux, et je marcherai parmi eux, et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » (2Cor 6,16)
La séparation entre les ténèbres et la lumière doit donc être radicale dans le vrai adorateur, dont la physionomie est toute particulière par sa solidité dans le bien. Tous les chrétiens adorent Dieu^ et cependant tous ne sauraient rigoureusement porter le titre d'adorateurs. Ce substantif est si rare dans les Écritures qu'il n'y a pas apparence, à notre connaissance, qu'il ait été employé en dehors du chapitre IV° de l'Évangile de saint Jean, où se trouve racontée l'ineffable rencontre du Seigneur et de la pauvre femme de Samarie.