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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXI
De la place que tient la très sainte Vierge Marie dans notre vie spirituelle.
Un livre sur l'oraison ne serait pas complet, si l'un des agents principaux de l'œuvre de notre sanctification était laissé dans l'ombre ; si le secours tout spécial qui nous est fourni par la tendresse du Seigneur pour nous aider à devenir de vrais adorateurs n'était pas mentionné ; en un mot, si l'on ne montrait pas la place importante que tient la très sainte Vierge Marie dans notre vie spirituelle.
Selon la nature nous devons, après Dieu, la vie à notre père et à notre mère, et la salutaire influence de celle-ci se poursuit quelquefois très tard dans notre existence. Le décalogue ne sépare nos parents ni dans notre affection, ni dans nos devoirs à leur égard ; et nombreuses sont, dans les saintes Écritures, les recommandations à ce sujet : Audi, fili mi, disciplinam patris tui, et ne dimittas legem matris tuae ut addatur gratia capiti tuo, et torques collo tuo. Ecoute, mon fils, les instructions de ton père, et n'abandonne pas la loi de ta mère. Ce sera un ornement pour ta tête, et un collier autour de ton cou. (Prov 1,8-9) Une des causes d'une vie impure, selon l'Esprit-Saint, est dans l'attitude mauvaise envers les parents : Generatio quae patri suo maledicit, et quae matri suae non benedicit; generatio quae sibi munda videtur, et tamen non est lota a sordibus suis; -. Il est une race qui maudit son père, et qui ne bénit pas sa mère. Il est une race qui se croit pure, et qui cependant n'a pas été lavée de ses souillures. (Prov 30,11-12) Après ce que nous devons à Dieu, rien n'est plus accentué dans la morale chrétienne que nos devoirs envers nos parents.
Cependant l'importance et la solennité de ces liens naturels sont de beaucoup surpassées par ce que Dieu a voulu constituer pour nous dans Tordre surnaturel. C'est même une manière de parler inexacte, qui nous fait prendre pour exemplaire l'ordre naturel. C'est au contraire l'ordre surnaturel qui est l'original ; car, bien que l'ordre naturel ait en soi une réalité, il est cependant l'image, le reflet et la copie des choses d'en haut. Les relations et appellations de l’ordre naturel contiennent donc moins de réalité et moins de vigueur que celles de l’ordre surnaturel.
La paternité de Dieu envers nous n'est pas une simple dénomination et imputation, mais une réalité plus haute et plus complète que la paternité humaine, ainsi que le reconnaissait l'apôtre saint Paul, en parlant de Dieu le Père : ex quo omnis paternitas in caelis et in terra nominatur, duquel toute paternité dans les Cieux et sur la terre tire son nom. (Eph 3,15). Et, bien que la paternité divine soit envers nous une paternité non de nature, mais d'adoption, il faut entendre ici les mots dans un sens particulier.
L'adoption dont nous sommes l'objet n'est pas simplement juridique et de pure fiction extérieure, comme elle peut se faire parmi les hommes : elle renferme une filiation réelle par le changement intrinsèque qui se fait en nous de la nature élevée à la grâce, nous transformant en une nouvelle créature : consors divinae naturae. [participant à la nature divine].
Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a obtenu que son Père devint notre père, n'a pas mis de bornes à ses faveurs ; et, s'étant donné comme homme une Mère, vrai joyau de sa race, il a tenu à ce qu'elle nous adoptât pour ses enfants, en vertu d'une adoption tout autre aussi que l'adoption juridique. En effet, lorsque dans la scène sublime de l'Annonciation, Notre-Dame donna à Dieu son acquiescement au mystère de l'Incarnation et prononça ces paroles : Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum – Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selin votre parole, (Lc 1,38) il est hors de doute que, divinement instruite, elle ait consenti à être la Mère des hommes en acceptant d'être la Mère de Dieu. Car Notre-Seigneur n'est point entier sans nous, puisqu'il est la tête et que nous sommes les membres : Ut sit ipse primogenitus in multibus fratribus – afin qu'Il fut Lui-même le Premier-né entre des frères nombreux. (Rm 8,29). Et Marie, Mère du corps réel de son Fils, devait être également la Mère de son corps mystique. Autant nous sommes les membres de Notre-Seigneur : Quia membra sumus corporis ejus, de carne ejus et de ossibus ejus. – parce que nous sommes les membres de Son corps, formés de Sa chair et de Ses os. (Eph 5,30), autant nous sommes les vrais enfants de la Mère de Dieu.
Mais ce n'est pas tout encore : elle est notre Mère aussi par alliance. La sainte Vierge n'ignorait certainement pas que son Fils était le Sauveur promis à la nature humaine, et que de cette nature humaine, il ferait son Église bien-aimée et son Epouse : Christus dilexit Ecclesiam, et seipsum tradidit pro ea, ut illam sanctificaret, mundans lavacro aquae in verbo vitae, [27] ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecclesiam. « Le Christ a aimé l'Eglise et s'est livré pour elle, afin de la sanctifier, en la purifiant dans le baptême de l'eau par la parole de vie ; car il voulait se la présenter, cette Eglise, toute glorieuse. » (Eph 5, 25-27)
Marie connaissait tout le mystère de ces noces divines sur lesquelles l'Ancien Testament lui-même n'avait pu demeurer muet, puisque sa réalisation était l'attente et l'aspiration du monde entier. Elle savait le langage des Prophètes, et comment Jérémie, au nom de Dieu, avait fait appel à l'humanité pécheresse, en lui disant avec tendresse : in caritate perpetua dilexi te : ideo attraxi te, miserans. – Je t'ai aimé d'un amour éternel; c'est pourquoi Je t'ai attiré par compassion. (Jr 31,3) . Et encore : Convertimini, filii revertentes, dicit Dominus, quia ego vir vester -. Convertissez-vous, enfants rebelles, dit le Seigneur, car Je suis votre époux (Jr 3,14) Elle n'ignorait pas non plus que Dieu avait promis de contracter une alliance nouvelle, même après l'infidélité de l'épouse à une première alliance, ainsi qu'il l'avait déclaré par Ezéchiel : Recordabor ego pacti mei tecum in diebus adolescentiae tuae, et suscitabo tibi pactum sempiternum. – Je me souviendrai de Mon alliance avec toi au jour de ta jeunesse, et Je contracterai avec toi une alliance éternelle. (Ez 16,60); alliance confirmée par le prophète Osée : Sponsabo te mihi in sempiternum; et sponsabo te mihi in justitia, et judicio, et in misericordia, et in miserationibus. - Je t’épouserai à Moi pour jamais ; Je t’épouserai à Moi dans la justice et le jugement, dans la compassion et la miséricorde. ( Os 2,19)