← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
La vie spirituelle et l'oraison d'après la Sainte Écriture et la tradition monastique
Spiritual life and prayer according to Sacred Scripture and monastic tradition
By Cécile Bruyère,
Abbess of Solesmes
PREFACE
Le présent volume, composé depuis plusieurs années déjà, n'avait pas été primitivement destiné à la publicité. Dans l'intention de son auteur, il devait demeurer à l'usage d'une seule famille religieuse, lui servir de guide à travers les nombreux écrits que la tradition chrétienne nous a laissés sur l'oraison, de fil conducteur au milieu des œuvres récentes que la littérature religieuse livre journellement aux âmes, sans que les vérités et les principes, anciens comme le monde, y soient toujours suffisamment élucidés. Les méprises en ces matières n'étant pas sans de graves inconvénients, il avait semblé utile de fixer, dans l'intérêt des âmes, quelques points plus considérables de doctrine qui éclairent la voie spirituelle.
L'ouvrage fut donc imprimé à peu d'exemplaires en 1886, sous le titre : De l'Oraison d'après la sainte Ecriture et la tradition monastique. Chacun des exemplaires portait la mention : Communication essentiellement privée.
Ce livre n'a aucune prétention à la science ou à l'érudition ; il ne contient aucune nouveauté ; s'il avait une ambition, ce serait au contraire d'être tout entier traditionnel et antique. Le but de son auteur serait pleinement atteint, si Dieu daignait se servir de ces pages pour faire jaillir quelques étincelles de l'Esprit divin dans des âmes qui le cherchent, au milieu de la nuit du temps présent.
Ce n'est point aux âmes superficielles, ni aux esprits légers et engagés dans les sollicitudes mondaines que ce livre s'adresse. Ceux-là seraient sans doute portés à sourire, si l'on abordait devant eux les matières qui font l'objet de ce traité : l'oraison, la contemplation leur paraissent tout au plus l'effort d'une pieuse rêverie ; il y a là simplement à leurs yeux une inutilité que les meilleurs appellent innocente, et que les autres assimileraient volontiers ou bien à une affection cérébrale, ou même aux phénomènes bizarres que produisent parfois le fanatisme ou l'illusion.
Les vrais enfants de l'Eglise catholique pensent autrement ; ils savent que l'homme est fait pour s'unir à Dieu, que Dieu est sa fin, que son âme immortelle a des aspirations et des aptitudes surnaturelles, fruit de la grâce du baptême, et qu'on ne saurait violemment comprimer. Ils n'ignorent pas qu'en dehors de la connaissance des voies extraordinaires, l'homme, par cela seul qu'il est chrétien et enfant de Dieu, ne saurait sans péril et sans faute se désintéresser des choses divines, ni en détourner ses regards, « Nous ne naissons pas pour regarder les choses créées, mais pour contempler le créateur de ces choses et le considérer par l'esprit... C'est Dieu qu'il faut contempler avec les yeux de l'âme, et non pas le monde avec l'œil du corps ; car l'œil est matériel, comme aussi le monde qu'il contemple, mais Dieu, immortel lui-même, a voulu que notre âme fût immortelle. Contempler Dieu consiste à honorer et à chérir en lui, avec une profonde vénération, le Père commun du genre humain. »
Non ergo ideo nascimur, ut ea, quae sunt facta, videamus, sed ut ipsum factorem rerum omnium contemplemur, id est, mente cernamus... Non ergo mundus oculis, quia utrumque est corpus, sed Deus animo contemplandus est: quia Deus, ut est ipse immortalis, sic animum voluit esse sempiternum.Dei autem contemplatio est, venerari et colere communem parentem generis humani.
Nous sommes nés non pour regarder les créatures, mais pour considérer le créateur... Il ne faut donc pas s'arrêter à regarder l'univers qui est corporel avec les yeux qui sont aussi corporels; il faut élever l'âme qui est immortelle jusqu'à la contemplation de Dieu qui est éternel, et joindre à cette contemplation un respect sincère qui lui est dû, comme au père commun de tous les hommes. (Lactance, De la fausse sagesse, livre III chapitre IX.)
Ainsi ont pensé les vrais philosophes de tous les âges, ainsi ont-ils assigné à l'existence humaine, même dans son passage terrestre, une tout autre destinée que la vie des sens. Mais que parlons-nous de philosophes chrétiens? C'est le Verbe Incarné lui-même qui, reprenant la parole qu'avait entendue l'antique Israël, l'a renouvelée et consacrée pour jamais en disant :
Non in solo pane vivat homo, sed in omni verbo, quod egréditur de ore Dómini.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Mt 4,4, cf. Dt 8,3)
Là est tout le programme de la destinée humaine.
Or cette nourriture spirituelle, plus nécessaire à l'homme que le pain matériel n'est autre que le Verbe divin, la vérité essentielle, le pain vivant descendu du ciel, qui est aussi le pain des Anges et l'objet de leur éternelle contemplation; et le grand intérêt de notre vie présente est la communion de nos âmes à cette nourriture mystérieuse qui consiste à connaître le seul vrai Dieu, et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ (Jn 17,3). Il importe peu que ce soit le petit nombre seulement qui prenne souci de ces aspirations surnaturelles de l'âme baptisée. Il n'importe pas davantage que ces matières demeurent très habituellement étrangères à ceux qu'on nomme les savants de ce monde, conquisítores huíus saeculi, disputeurs de ce siècle. ( I Cor., 1, 20)
Ce qui d'ailleurs suffirait pour justifier amplement le dessein que s'est proposé l'auteur en écrivant ce livre, c'est l'immense intérêt qu'il y a pour les âmes, avides de la perfection, à posséder des notions exactes et simples, claires et précises, qui les aident à recueillir sagement, dans les exemples et dans les enseignements spirituels, ce qu'elles doivent imiter et reproduire. Faute de ce discernement, les idées fausses ou inexactes circulent librement, et l'illusion trouve son appui dans les livres mêmes qui ont pour dessein d'édifier.
Sans doute l'Esprit de Dieu garde ce qui est à lui, et une secrète répugnance apprendra souvent, sans de longs détours, à un esprit droit, la forme de doctrine qui lui convient. Mettez une brebis au milieu de riches pâturages : elle ne prendra pas au hasard toutes les herbes qui s'y trouvent ; son instinct la conduira sûrement à choisir les unes, à écarter les autres, et ce choix sera presque toujours très judicieux. Ainsi en sera-t-il d'un esprit sagace et discret dans ce qui concerne la nourriture surnaturelle. Une sagesse supérieure à la sagesse humaine aide les âmes à distinguer ce qui leur est nécessaire, selon leur état, selon les temps, selon aussi les phases de la vie spirituelle qu'elles traversent.